Je me sentis écrasé par mon immonde destinée. Je fis un faible signe à la première venue : une petite blonde maigrelette, à peine aperçue. Elle avait des cheveux de mousse qui sentaient le champagne bon marché, des jarrets fragiles.

Elle m’accorda quelques caresses sommaires qui rayonnèrent comme des prodiges. Puis ce fut la même brisure que la première fois, mais je la dissimulai avec un soin rageur.

Comme c’est long de se rhabiller.

Dès lors les seins et les croupes grouillèrent de plus belle. Nuit et jour je croyais voir à l’horizon les plus belles montagnes. Je prenais dans le concret la mince amorce qui me suffisait pour nourrir abondamment l’irréel. Une pièce de cent sous à la main, je recherchais l’ivresse que donne le désir, au moment où il s’accélère en approchant de son but. C’est ainsi que j’ai aimé les prostituées, parce qu’en suivant dans leurs bras des rites machinaux, mais qui pour mes premiers élans devenaient le prétexte d’atroces explosions d’énergie, je pouvais rêver plus fort. J’ai toujours rêvé, je rêve encore.

Mais c’étaient leurs formes mêmes qui peuplaient ces rêves et s’installaient dans mon âme. En sorte qu’il est venu un temps — oh ! beaucoup plus tard, des années après ! — où, sur le sein d’une femme polie il me fut impossible de fixer mes regards, mais je fermais les yeux et toute la prostitution du monde grouillait sous mes paupières illuminées. Ah ! ces images, Finette, débarrassez-moi de ces images. Je me suis usé à me remémorer ces formes poisseuses. Mon âme s’est fatiguée et la fatigue de mon âme a anéanti mon corps avant qu’il soit atteint par les épreuves qui pourraient lui être propres : l’âge, la maladie.

Parfois je reprenais le goût de la réalité, alors j’étais déçu par la brièveté, la sécheresse des instants que j’achetais. J’aurais pu rester pourtant plus longtemps auprès de ces femmes qui aiment, comme les autres, à bien recevoir, les rendre plus aimables. Mais j’entrais chez elles, l’œil bas. Je n’osais montrer mes furieuses admirations, les talents qui me grillaient les doigts, la tendresse aussi qui fronçait ma bouche. Je restais immobile, elles me rangeaient parmi ces faibles brutes qui font leur clientèle et elles me distribuaient, avec une politesse distraite, leurs caresses accoutumées que je supportais avec peine, jusqu’au moment bientôt venu où nous nous accordions pour y mettre la fin la plus simple.

C’est pourtant ainsi que moi, qui étais tout élan, je me soumis à des pratiques que souhaitent les vieillards. Le goût que j’avais des caresses, m’inclinait à ces efforts de volonté : alors que je brûlais d’en prodiguer, je préférais encore tolérer les leurs, plutôt qu’il n’y en eût pas du tout entre nous. Un enfant frais simulait la débauche, la fatigue.

Cependant j’imaginais aussi des sourires chastes, un col vierge que ploie la confiance. Mais ces hanches charnues qui persistent dans mes mains après la débauche où je me consume en attendant de pures noces, elles reparaissent bientôt.

Il y a séparation entre deux songeries. Avec de jeunes femmes, j’imagine fort bien un commerce de sentiments patients, grandissants, gradués par la science domestique, le souci de réussir la vie, jour par jour, de gagner peu à peu le ciel et la terre. Je les vois debout, penchées, plutôt que dans le lit renversées.

Mais ces visions diaphanes — rendues plus opaques çà et là par quelques précisions, je compose meuble à meuble les chambres où s’accumule cette vie suave — passent en flottant, sans prendre de substances devant les formes épaisses, coloriées, odorantes des prostituées, où mon désir, à tout bout de champ, retrouve sa grasse ornière.