Ces deux mondes semblent irrémédiablement dissociés. Pourtant je sais qu’ils gardent encore des communications souterraines et je n’ai pas perdu l’espoir de me ressaisir, de fondre tout cela. Qui sait ? Je suis encore loin de la mort et la mort n’est pas en moi, bien que l’autre soir dans vos mains, Finette, seulement un cadavre…
Je me rappelle aussi ce temps où la folie de mes yeux, la fringale de mon cœur plutôt que de me jeter au fond des maisons me faisait battre les rues. Car s’il est un grand corps couché derrière les persiennes, le même court par la ville, en jupons, surmonté d’un visage peint de mille promesses, qui feignent une allusion pour nous, sans qu’elles le sachent, à tous les trésors du monde qu’elles ne soupçonnent pas. Une quête hagarde, pudique, rampante, désespérée. Mais dans la rue je marchais encore dans mon rêve. Voir, seulement, la tendresse errer sur le visage des femmes, fut longtemps pour moi un assouvissement si merveilleux, que j’en oubliais de tendre la main, mendiant négligent. C’est ainsi que de toutes parts des ombres m’échappaient. Pourtant dans la rue je me réveillais plus facilement qu’ailleurs. Mais voyez l’inattendu, c’était une consigne sociale qui me mettait au pas. « Il faut que j’aie une maîtresse, il faut que je fasse figure dans le monde. »
Alors je les regardais avec des yeux pleins d’émeute, une émeute de nègres qui veulent des blanches. Elles prenaient peur, elles hâtaient le pas, la main sur leur ventre, comme le bourgeois sur son porte-monnaie. J’entrais dans une auto, je m’asseyais à côté d’une dame qui sortait de chez sa couturière. Mais j’étais si amoureux qu’il me semblait impossible de survivre à un refus ; il en résultait cette dureté dans mes yeux qui leur faisait croire à un voleur. On me chassait. Jamais je n’ai reçu de gifles ni d’insultes : comme mon visage laissait voir aussitôt un chagrin abominable, elles sentaient en même temps que mon désir n’était cruel que pour moi. Dans leurs regards apparaissait la charité, la complicité. Mais déjà j’étais retombé dans la foule. J’ai réussi quelquefois. Quand maintenant je descends dans la rue… Oh ! j’ai eu tout de même quelques moments…
Elle n’avait pas de chapeau, mais une dentelle noire comme à Venise doublait ses cheveux. Sa robe était pauvre.
Mon premier regard s’enflamma. J’eus une assurance effrayante et je m’enfuis vers elle. Arrêtée, elle me regarda dans les yeux : j’avais déjà mis dans mon regard de la fierté. J’étais sur elle, je m’entendis : « Attendez, attendez. Laissez-moi parler. J’ai quelque chose à vous demander. »
Avec un bel accent italien : « Vous voulez faire l’amour ? »
— « Oh ! oui ! »
Je ne savais où l’emmener. « Prends un fiacre, j’ai une adresse », me dit-elle avec un sourire net et rusé.
Un orgueil bouffon remplaça aussitôt la faiblesse dans mes veines. Mais comme je la regardai, je tremblai de nouveau : elle avait un profil dont le trait dur était velouté par la jeunesse, des cheveux touffus et furieux, à ses lèvres l’obscénité rutilait, et un mouvement rapide emportait son buste en avant.
Je la soulevai dans mes bras pour gravir l’escalier. Le bonheur et le malheur qui attendaient ce moment depuis ma naissance me sautèrent en même temps aux épaules, mais j’allais.