Las, je fus dépité de ma lassitude, nouveau délice que je ne sus pas savourer.
Elle me dit : « Tiens, tu n’as pas le tempérament que je croyais, mais tu seras un amoureux. » Cet augure trouva un sot qui n’en fut pas enchanté.
Mais il fallut détacher mes lèvres et mes mains de la vie que j’attendais depuis des années et dont aucune imagination ne m’avait tenu lieu. Nous descendîmes dans un Paris de nuit, plein de chats gris.
Quand je l’eus quittée, je m’élançai dans ma solitude. Je ne pensais plus à elle, j’étais tout à mon accroissement. J’aurais voulu me coucher sur le bitume : dans une clairière, je prêtais une oreille complice au travail de la nature : les tramways glissaient, les autobus écrasaient doucement le pavé de bois. Je regardai les hommes avec des yeux gais, pleins d’une espiègle fraternité.
Plus tard, comprimant sous ma chemise une touffe d’odeurs et de bruissements inoubliables, je traversai, inaperçu, ma famille penchée sur sa soupe.
A peine est-ce que j’attendis pour la revoir ; les heures se consumaient dans un unique point de feu. Enfin plus de rêves, plus d’espoirs, plus aucune de ces ruses de l’esprit, de ces simulations du cœur, de ces substitutions honteuses, plus rien qu’un feu où hier et demain brûlent de la même haleine que le jour même.
Je la rejoins. Plusieurs rencontres se confondent. Mes gestes sont plus lents. Les replis de son corps tombent les uns après les autres sous mon attention et une musique se dessine. Je connais ma bouche, mes mains, mes cuisses, si ce n’est ma poitrine, mes pieds, et tant d’autres régions encore répandues sur le long espace.
Mais je ne pus apprendre tout en même temps. Pour elle, l’aventure perdait sa saveur.
Elle commença de me parler d’un amant qu’elle regrettait. Il était plus âgé, il avait vu plus de pays. Et puis il avait de l’argent. Je n’en avais aucun. Il arrivait qu’elle dût compléter notre maigre écot.
Je commençai moi-même à me distraire. Je l’examinai, me rappelant qu’il fallait être sévère, à la hauteur des exigences que j’avais formées avant cette vie. Je trouvais facilement ses défauts et aussitôt je me félicitais de ma perspicacité et de ma rigueur. Je la comparais à d’autres que j’apercevais à peine, la marge lumineuse s’éteignit autour d’elle. Je cherchais à la dissoudre dans le bavardage. Je lui confiais que ma famille était riche, que certains de mes camarades roulaient sur l’or. Mais aussitôt elle se trouva en difficulté et me demanda de lui communiquer un peu de cet or. J’en fus bien sot et, quoique je ne l’aimasse plus et que je la méprisasse, je fus triste. Mais le plaisir de lui écrire un mot sec m’eut vite consolé.