Je la rencontrai deux mois plus tard dans la rue. Qui était-elle ? Je ne l’ai jamais su. Elle tint à me faire croire qu’elle n’avait agi ainsi que sous l’effet de mes railleries qui lui faisaient pressentir une rupture, pour s’assurer d’avance une vengeance. Je me méfiai de cette explication, j’eus peut-être tort. Enfin elle me laissa sentir qu’une réconciliation entière lui ferait plaisir. J’en profitai, puis je la lâchai promptement.


J’étais farouche, j’aimais d’un amour obscur, animal, la solitude. Comme les bêtes, j’y trouvais mon âme. Dans ces moments-là, je hume les odeurs humaines comme ces pays impossibles qu’entrevoit un voyageur qui s’abuse, au moment de partir. Est-ce Robinson Crusoé qui m’a grommelé une parole étrange ? Les femmes renversées nues sur les lits sont des îles infiniment perdues dans la mer de leurs songes, peuplées d’un silence mobile de flore, et leurs songes se perdent dans mon songe. Ce sont des îles, pleines d’animaux doux et furtifs. Pourquoi, par une mythologie inquiète, en avons-nous fait des âmes, des déesses, compagnes improbables de nous, les pauvres dieux ? »

X

La lecture de ces pages, où elle trouvait à la fois de la rengaine romantique, des traces sanglantes de masochisme, un air ivrogne infligé à la vivacité de l’âme, enchanta Finette qui y voyait encore bien d’autres choses selon ses goûts. Elle courut chez lui pour le serrer dans ses bras. Ce coup moral les rapprocha plus que bien des effusions auxquelles ils semblaient jusqu’ici assez maladroits.

Certes, à aucun moment, elle n’avait songé à le mépriser. Contrairement à la règle qu’elle s’était fait la tranquille habitude d’appliquer à tous et à toutes, elle n’avait tiré du spectacle qu’il lui donnait aucune sorte d’ironie. La raison de cette indulgence était qu’elle l’avait désiré : ce désir, quoiqu’elle prétendît ne jamais donner d’importance ni à ses actes ni à ses sentiments, conférait au jeune homme un caractère sacré, en vertu de cette gourme ou de cette mystique que nos contemporains mettent soudain, de façon inattendue, dans les attractions de la peau, au moment même où ils accentuent le sans-façon sentimental.

Mais Finette admirait maintenant encore que Gille lui eût apporté une surprise, cette possible incapacité de jouer son rôle de mâle, et qu’il trouvât moyen de la corser de ces commentaires crus. De plus elle oubliait que le plus clair effet de cette révélation avait été de la priver d’un plaisir, d’autant plus volontiers qu’elle se flattait que la défaillance de son ami illustrait ses pensées habituelles. « Il est comme moi, il est dégoûté de tout. C’est pourquoi il a pris le parti de faire l’amour à la va-vite, pour s’en débarrasser. Et je le dégoûte comme le reste, j’avais bien raison de ne pas attendre que mes charmes causent de grands mouvements dans la nature. » Enfin elle était ravie de se lier de complicité avec un individu qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvait dans l’irrégularité.

Pourtant il semble qu’un certain trait aurait pu lui déplaire dans l’histoire de Gille. D’accord avec son milieu, elle avait toujours admis comme un principe de conduite indiscutable qu’un homme doit s’assurer, en même temps qu’un certain revenu — par le travail, qui, somme toute, est plus confortable que les diverses prostitutions qui sont préférées à un étage de la société supérieur à celui où l’argent de feu son mari plaçait Finette — une certaine sorte de bien-être dans l’amour : il doit toujours avoir sous la main une femme élégante, jolie et pourvue d’argent. Finette aimait l’argent. Bien qu’elle n’en eût jamais manqué, elle était vivement consciente de sa nécessité, des difficultés et des périls qui entourent sa conquête, comme si elle en avait été privée longtemps. Elle ne rêvait jamais qu’on pût sentir librement au-dessous de dix mille dollars par an. Alors comment pouvait-elle supporter l’idée de Gille payant sordidement des femmes qui n’étaient même pas chères ? Il ne faut pas chercher loin ; tout bonnement l’imagination lui manquait pour se représenter Gille agissant autrement que de la façon qu’il montrait chez elle, plus relevée. Et, encore une fois, elle était décidée à expliquer l’écart que Gille laissait entre lui et le siècle par une fantaisie, tout à fait louable, issue du goût de l’absurde, un calcul ironique pour faire pièce à la vie et à ses routines, même les plus agréables.

Mais n’avait-elle pas aussi autrefois fait le choix pour toute sa jeunesse, d’un homme qui était, au contraire de Gille, maître de ses désirs et les tenant toujours en main comme des armes pour blesser et renverser toutes celles qui lui convenaient, selon une ambition sexuelle aussi calculée qu’une ambition politique ? La pensée lui venait maintenant que si cet amant lui avait montré des passions mieux ordonnées que Gille, elles étaient peut-être de moins grande ressource. Elle commençait à l’oublier et les idées qu’elle avait nouées autour de lui se défaisaient. Du reste, s’intéressant à un amoureux d’apparence moins avantageuse, elle caressait l’espoir sournois de le refaire peu à peu à sa guise, et d’y retrouver son compte. La sensualité que le cœur n’embrouille pas encore, s’accorde à ces détours patients.