Une vie régulière s’organisa chez Finette : Molly s’en allait dans les champs avec Prune ; Françoise ne faisait que des apparitions saugrenues ; Lady Hyacinthia s’était éclipsée on ne savait où, laissant vivre à leur guise, dans sa maison restée grande ouverte, un lot d’invités : Luc et Bernard allaient et venaient entre Paris et la maison, toujours à la recherche de poisons nouveaux ou de frais compagnons de débauche.
Gille était au golf du matin au soir avec Finette. Ils rentraient fatigués, et passaient après le dîner, des longs silences de la journée à un sommeil d’enfance.
Au bout de quelques jours de ce régime, Gille s’aperçut avec étonnement et curiosité qu’il s’habituait à une femme. Tout en regardant Finette changer sous ses yeux, il se disait :
« Quand je rencontre une femme dans un salon, elle entre dans mon esprit tout habillée, elle y reste ainsi voilée et inaccessible. Je l’accepte civilisée à ce point que l’amour physique me paraît un moyen de communiquer avec elle, désuet, flétri, comme la prière pour des gens qui ont perdu Dieu. Dès la première minute, mon imagination a glissé sur ce qui l’orne, et c’en est fait. Je saisis à foison les lignes de son visage, de ses cheveux, de sa robe, de ses souliers ; les valeurs que font les fards. Mille notations me distraient, me dispersent en tous sens ; toutes ces beautés, en frappant mon esprit y font des résonances trop diverses : je suis trop sensible pour être sensuel, il n’y a plus qu’un amateur. Autour de cette poignée d’artifices qu’elle fait, je tisse une zone de comparaisons avec toutes choses où s’empêtre le direct du désir. Je l’ai trop vite divisée, il n’y a pas eu ce coup de filet qui verse une proie éblouissante à vos pieds.
Mais bien d’autres mouvements me travaillent encore ; mes longues spéculations sentimentales veulent faire leur partie. Je m’engage dans une dispute subtile et infinie sur les mérites spirituels de la nouvelle venue. Alors toute mon attention se porte là, et plus je la scrute, moins je la vois : je n’ai plus aucune chance d’entendre le cri pressant qui s’exhale de ces lignes acharnées à le moduler : de ce sein, de cette cuisse, du lobe de cette oreille.
Pourtant mon regard se fixe, mais sur une tare. C’est qu’une telle contemplation, de plus en plus dépourvue de partialité physique, ne laisse de chemins ouverts qu’à l’ironie, qui, sournoise, apporte à mes sens fourbus des prétextes pour se dérober. Le dégoût prend corps. Par exemple la forme de cette narine est un accident irrémédiable où trébuche mon élan. Mon attention ne se sera appliquée de façon précise à cette femme que pour y faire germer, en un point, le principe de négation qui peu à peu s’étendra à tout son être, à tout l’être.
Les effets de la satiété brutale que je trouve chez les filles sont tels que pendant des semaines mon esprit, mince et léger, se dégage de son corps et contemple tout autre corps, le sien même, dans une horreur immobile ; toute chair aux yeux d’une méditation maigre et triste est disjointe par la pourriture. Je roule de la sanie dans le grand fleuve de sang qui ceinture la terre. La plus belle femme est touchée par un ridicule nouveau et monstrueux, qui creuse dans sa joue ce pli insidieux, qui fêle un peu cette dent, qui ternit cette touffe de cheveux. Je flaire avec complaisance les voies de la mort.
Enfin il est trop tard, le contact est devenu impossible. Mais alors je crépite d’étincelles trompeuses. Je joue une brillante comédie de simulation. Il ne me reste que la coquetterie, mais elle se multiplie, toute femme qui m’approche en est la proie aussi bien que moi-même. Je me contente de ses signes brefs pour prouver mon pouvoir sur cette même vie moribonde. J’ai encore le penchant d’exercer ma force, mais je me satisfais d’en tracer l’esquisse la plus émaciée. Je vois des yeux, ces cils me chatouillent, et cela me suffit. Il en résulte un commencement, une promesse de bien-être. Je suis caressant, je puis me frôler longtemps à cette promesse. Ce sourire vaincu, quel mouvement plus troublant pourrait me montrer ce corps. Il ne s’agit que de sentir un léger déplacement de l’être en ma faveur. L’ascète s’entretient d’une poignée de riz. »
Aujourd’hui chacun des traits de sa partenaire, vu dans la lumière crue de la campagne, dans la dénudation de l’effort physique, quand une sueur imperceptible dérange une couche de crème et de fard si habile, la livrait comme un aveu. Une fois de plus il pouvait noter tout à son aise les innombrables et inévitables défauts qui se mêlent inextricablement avec de rares beautés. Il pouvait se répéter comme il l’avait fait depuis qu’il errait parmi les vivants : « Jamais je n’aimerai une âme qui a un tel nez. » Mais voici qu’il s’habituait à ce nez qui peu à peu comme le profil d’une montagne lui imposait doucement sa nécessité. Et c’était la flexion plus réussie de la jolie bouche au-dessous de ce nez qui gagnait d’une influence heureuse le pli de la joue, la narine, et faisait oublier ce nez manqué. Gille, surpris, et incrédule se laissait apprivoiser lentement. Il ne s’enfuyait pas.
Finette, pendant deux semaines, sut fort bien mener son jeu. Elle était à son affaire : un charme dissimulé qui chemine sous les propos et les jeux de chaque jour. Les avantages de son corps ne semblaient être que les conquêtes de son intelligence et de son attention. Et l’amour ne lui avait toujours paru qu’un effet de la patience. Elle avait compris qu’il ne fallait pas essayer de dissimuler son but : elle ne cachait donc pas à Gille qu’elle ne désespérait pas et qu’elle pensait bien arriver à ses fins, assez proches après tout, qui étaient de lui donner du plaisir et d’en recevoir de lui, enfin de pousser leur camaraderie jusqu’aux plus aimables échanges.