Le plus difficile était, tout en gagnant du terrain dans l’imagination du jeune homme, de l’empêcher, de façon à ce qu’il n’y eût pas de faux-pas, de trop vite vouloir user des moyens dont elle le refournissait peu à peu. Elle feignit pour cela d’avoir remis franchement à une date bien éloignée une tentative de rapprochement. Ce qui lui permit, tout en le laissant devant une perspective glorieuse et stimulante, d’éviter pour un temps tous les menus attouchements, où le ressort du convalescent se serait détendu insensiblement à mesure qu’il se resserrait.

Comme Gille, chaque matin, se retrouvait sur la même ligne de constance, il vit bientôt, en se retournant sur son passé, l’alternance de ses victoires et de ses défaites s’éclairer sous un jour plus égal.

Il est vrai, comme il l’avait confié à Finette, que plusieurs fois il s’était trouvé avec des femmes irrésistibles, dans le même cas qu’avec elle. Mais dans d’autres cas tout avait fort bien tourné et il avait été un amant heureux, loué, fêté. Car il n’en faut pas douter, et que les simagrées de ce mélancolique nous trompent : Gille avait eu des femmes. Du reste, une femme ne s’y trompe pas et Finette l’avait toujours senti. En dehors de Jacqueline, Gille, en dix ans, avait eu dans l’embrouillement futile de mille passades, deux ou trois aventures après, où ses sens et son cœur s’étaient dégrossis, où s’était délivrée une tendresse à tout casser, qui n’apparaîtra pas une seule fois dans cette maison de Finette et qui comportait cette joie si largement dévolue par Dieu aux hommes passionnés et à celles qui osent les approcher.

Oui, ce Gille de chez Finette, guindé, saccadé, cachant son âme comme du linge taché de sang, maladroit et insupportable dans la cocasserie, et qui pourtant aurait pu être joyeux, mais seulement après avoir cédé à toute la gravité de son cœur, ce Gille aux mille tours perdus, séducteur de bas étage aux manigances aléatoires, au jeu insignifiant, avait été vraiment, six mois par ci, un an par là, un amoureux et un amant. Il avait tenu en main, par les glandes et par le foie, cinq ou six femmes de toutes races, de toutes classes, de tout acabit. Et s’il ne doit paraître ici que désastreux, ce sera tant pis pour Finette.

Mais quel était le secret de cette alternance ? Gille, quand il essuyait un échec du genre qu’il avait été chercher auprès de Finette, ne persévérait point et toutes les femmes n’avaient pas montré la patience de Finette. Elles n’étaient pas à la campagne, elles avaient d’autres distractions. Et pourtant elles sont si tendres, si bienveillantes, si inquiètes de bonheur. Gille, par delà ce brusque défaut, leur paraissait si souple, elles entrevoyaient des braises sous ses cendres. Mais à la suite d’un tel mécompte, il mélangeait l’humeur noire et la plus désobligeante franchise, de telle façon qu’il rompait toutes les rescousses où plus d’une s’élança.

Et si, dans d’autres circonstances, tout avait bien tourné dès l’abord, Gille vit que cela avait toujours été de même qu’auprès de Finette, à la campagne ou en voyage, loin du tourbillon d’images de Paris. Ainsi l’été était pour lui la saison des matrones, l’hiver la saison des filles.

Au bout de quelques mois de séjour à Paris, il atteignait à un état de tension qui ne résistait pas à la moindre difficulté. C’est pourquoi il allait aux filles, parce que chez elles, rien ne venait en travers de son immédiat désir, il les avait tout de suite nues dans ses bras, son regard se portait directement à leur poitrail, et non pas à leur visage où, avec les autres, il s’égarait dans un déchiffrement subtil. Sa pensée point divisée par le raffinement, n’était qu’une obscure pensée qui doublait l’ondée du sang. Évitant les délicatesses et les répugnances, son être s’abîmait d’un seul coup dans la forte odeur du peuple.

En rapprochant les innombrables images qui surchargeaient le tempérament de Gille, on aurait vu qu’elles se confondaient toutes dans un même type : un type de femme séculairement démodé, et qui n’abonde point, surtout en France, dans la bourgeoisie ni dans la noblesse ; peut-être encore moins dans le peuple, rabougri par le travail des usines ou des champs, éloigné du sport, mais chez qui justement la prostitution fait l’écrémage de ce type-là et le fournissait à Gille : une femme robuste.

Mais une contradiction se faisait dans Gille, qui l’empêchait de prendre ce modèle ailleurs que dans les lieux publics, palaces, bordels, où tout se fait sur-le-champ. La vulgarité de manières lui étant insupportable et aussi tout ce qu’il pouvait y avoir de grossier dans le détail physique : ourlet de l’oreille, calibre des doigts, il était donc condamné à ne pouvoir supporter la compagnie des seules femmes qu’il recherchait avec fureur, il ne pouvait les avoir que dans de brèves foucades, et ainsi se trouvaient éliminées toutes celles dont la possession exigeait les moindres soins, la moindre simulation d’intimité, et avec qui il se serait socialement tenu moins bas : danseuses, femmes divorcées.

En tout cas, ces nuits, où Gille se montrait longuement, richement sensuel, joyeusement spontané, sans plus aucune trace de contrainte, pouvaient l’assurer du fond vigoureux de sa nature. Il aurait pu même conter des anecdotes qui l’auraient montré comme une brute souple et sûre de ses effets : il avait pu aussi bien réussir avec deux ou trois filles, rencontrées à des degrés différents de la galanterie : cette noble silhouette de trottoir qu’il allait rechercher après trois mois d’absence dans son quartier perdu et qui déroutant la société par une complicité inattendue, comme la guerre, lui livrait son cœur entier d’un seul coup dans une chambre basse éclairée par le bec de gaz de la rue — parlez-moi de ce snobisme perdu — et cette dame, grande, cravachée par le besoin d’argent, courbant les hommes devant le téléphone rempli de ses silences et qui, au fond d’une maison de passe, manqua d’oublier une échéance.