Et pourtant encore, avec ces femmes qui lui convenaient le mieux, le plus léger changement dans les apparences dont il se leurrait, suffisait à le découvrir dans sa faiblesse. N’importe laquelle, gagnée un soir dans l’embuscade d’une soudaine rencontre et possédée pour la joie de briser un corps durci par la satiété et la haine du métier, le lendemain, c’était une femme tendre, dépouillée de ses armes, de ses plumes guerrières ; Gille se décontenançait, prenait peur, s’en allait et, quittant une femme seulement jolie, il oubliait qu’une certaine beauté l’aurait retenu et que son tort, c’était d’avoir commencé une emprise médiocre et non pas de l’interrompre, la force de son tempérament ne pouvant suivre son caractère dans toutes ses facilités et frivolités.
Ce genre de femmes que préférait Gille, il aurait pu aussi bien le trouver dans un monde plus brillant. Il n’ignorait pas que les plus habiles prostituées sont parmi les femmes du monde. Mais ou bien il les évitait, comme par instinct, comme par crainte d’échapper à la fatalité de son personnage, ou bien il les désarmait, celles-là même, comme leurs congénères du ruisseau, par cette douce folie du cœur qui se mettait en mouvement, dès qu’il se rappelait qu’elles avaient été jeunes filles. Alors, devant un corps qu’il rendait ainsi désireux d’une grande étreinte simple, par une contradiction soudaine, il rappelait les artifices dont il les dépouillait : des fards, de l’impudeur.
Se rappelant ce tournant-là, il s’était dit parfois :
« Ainsi donc je tombe à l’inversion : je n’ai nul besoin que les femmes me fassent des avances, mais il me faut pourtant l’assurance qu’elles vont me les faire. Sauf dans une période d’extrême fatigue, d’ordinaire, la seule promesse, la seule approche des caresses m’échauffe et c’est alors le moment de l’extase, mais le besoin de cette promesse ne suffit-il pas à me ranger parmi tous ceux qui sont sous le signe négatif, chez qui le désir est une attente et non plus une ruée ? Et que les puissantes images de mon idolâtrie se soient levées en moi, ma jouissance est consommée. Le plaisir même est mon plus faible souvenir ; alors que chez un homme bien fait j’imagine qu’il doit l’emporter sur les autres époques de la volupté, que son profond rayonnement va porter et chercher la richesse dans toutes les parties de son être et laisse une trace fière dans sa mémoire.
Je n’ai pas vécu, comme les adolescents je n’ai connu que le désir. »
Cependant, au bout de quelques jours, il disait à son amie :
« Il me semble que tout le prodige du vice tombe à rien. Je me suis acharné, ces temps-ci, à analyser mes habitudes. Mais à force de réfléchir, je finis par ne plus rien sentir qui résiste à la réflexion. Toutes ces images chargées de couleur, la magie des gestes lointains, le satanisme des choses mal vues, tout cela se dissipe et que reste-t-il ? une manie vide de tout contenu, qui s’est installée dans l’esprit parce que celui-ci est mal occupé. Plus je vais et moins je trouve de tragique à ma particularité, qui n’est plus qu’une frivole servitude comme de fumer. »
C’est pendant cette période qu’un jour Finette annonça à la maisonnée, qu’allaient arriver Jacqueline et son mari, qu’ils occuperaient le pavillon du fond du parc.
XI
Gille ne s’étonna pas que Jacqueline entrât dans cette histoire. Il attendait toujours que chaque partie de son passé réapparût à un moment ou à un autre pour rappeler plus vivement qu’elle n’avait cessé de vivre en lui. Aussi demeura-t-il d’abord tranquille, insensible ; le nom qui avait été prononcé semblait se perdre sans bruit dans son cœur.