Cette histoire réapparaissait étrangère, inconnue, pleine de mystère, et quel mystère ? son mystère à lui.

« J’ai aimé Jacqueline, elle m’a aimé. Cette femme a été ma mère : elle me saisit de moi-même si fort que je vis que je n’avais pas existé auparavant. Elle était comme de ma famille, comme de mon sang, chair de nourrice. J’ai toujours été à mon aise dans cet amour. Elle ne resta pas longtemps à portée de ma main, mais sa présence a rayonné en tous sens : on l’attendait, on la savoure encore. Cet événement est comme mon âme, en dehors du temps.

« Il n’y eut pas de commencement ; pourtant nous ne nous approchâmes qu’après nous être regardés dans les yeux pendant plusieurs mois. Cela n’a point fini, cela ne s’est même pas interrompu dans l’ordre de la chair : comment sortir d’une telle intimité ? Je n’exagère ni pour elle, ni pour moi : cela fut ainsi, qu’elle le veuille ou non. Les circonstances n’importent point : une telle rencontre fait tomber juste les calculs les plus probables de la Nature. Et pourtant c’était une traverse à chaque pas de nos amours ; mais les anecdotes étaient comme des insectes dans nos fourrures de fortes bêtes.

« Elle avait quarante ans. Pourquoi pas soixante ? D’un seul coup je l’avais dans toutes ses années. Certes je sentais sous ma dent, et qui résistaient, ces vingt ans qui s’étaient accumulés entre le moment où elle était entrée dans l’amour et celui où elle m’y avait reçu. Mais en même temps la pulpe de la maturité faisait fondre ma langue comme une montagne au printemps et desserrait mes mâchoires hargneuses.

« Mon désir m’avait porté d’un trait au cœur même de sa vie. Il n’y eut jamais entre nous une hésitation, un geste hors du propos de nous unir selon les lois les plus profondes. J’étais jeune, j’étais pur, j’étais moi. »

Gille marchait dans le parc de Finette, où tout à coup soufflait un grand vent venu d’un pays oublié.

Quel est ce rêveur ? Ce vantard ? D’où sort-il ?

« Elle a toujours été tout entière dans l’amour et tout ce qui l’a touchée s’est toujours naturellement allié à l’amour. Elle n’a jamais eu d’argent ; elle travaillait et, bien qu’elle fût née pour ne rien faire, elle a pu travailler comme un homme. Elle n’avait aucun besoin comme ils disent : mais elle savait manger, se promener, dormir, se taire, causer. Et à Paris on la croyait à la campagne : elle habitait dans n’importe quelle caserne comme un paysan qu’on a recruté mais qui, rêvant la nuit, déploie des prairies pleines de bêlements. Elle n’occupait que deux pièces : une salle de bains et une chambre où elle avait son lit, ses livres : on pouvait les compter et ils étaient macérés dans l’odeur forte de son âme. Sur une petite table, elle se faisait servir une grillade, un morceau de fromage, un fruit. Elle fumait du tabac français, tout naïf, qui n’est que du tabac. Elle s’habillait de la fraîcheur d’un bain et d’une robe unie. Personne n’a jamais vu cette robe, qui s’anéantissait sur elle, entièrement dévorée par sa personne.

« Elle n’avait pas des pieds ni des mains selon les conventions exténuées, elle avait des mains et des pieds. L’ivoire de ses dents témoignait de la réalité du monde. « Elle est belle mais elle est bête », j’ai entendu cette phrase-là dans un salon. Un salon ! moins que le ruisseau de la rue, quand ce n’est pas le promenoir où je rencontre une femme que je couche sur mes tablettes que vous brûlerez avec mes intestins à ma mort ; brûlez-les aux magnanimes effluves du terreau. Sa beauté était une décision comme l’intelligence. Elle n’était qu’elle-même, mais elle était entièrement elle-même : c’est ainsi qu’elle était bornée.

« Ses dents encore ! C’était sa santé, son bonheur, sa justice.