« Son corps, je n’y pense guère. Je n’ai pas subi le pouvoir de la mort qui déjà l’avait abîmé. Il n’y avait pas entre nous une question de plus ou de moins. Je l’ai mangé, ce fruit avant qu’il soit pourri le moins du monde, et dans mon ventre et parmi les métamorphoses que je lui assure il se conserve, le frais miracle.
« Le dessin, le dessin, il nous faut encore et toujours du dessin, nous ne serons jamais las de découper la Nature. Je ne comprends rien à ces visages sans nez, il me faut un nez. Mais ce qu’on ne peut pas décrire c’est un menton. Dieu les rate presque toujours, dégoûté. Il y a là un secret. Chez la femme ce trait n’est pas mâle, mais c’est pourtant celui qui la marie hautement avec l’homme ; il dit les maternités, les régences, et la guerre quand l’homme fait défaut.
« Je pourrais retourner pendant des heures les bottes odorantes dans ma grange.
« Je puis satisfaire largement à mon appétit. Sa beauté parle dans l’éternité. »
Gille revint vers Finette et elle ne vit rien. On ne croit pas qu’un autre homme puisse sortir du bois que celui qu’on y a vu entrer et qui vous plaît. Il la regardait, plus éloigné d’elle qu’à aucun moment, plein d’une tendresse renaissante qui n’était pas pour elle. Il croyait alors que c’était pour Jacqueline. Mais qui sait ? N’était-ce pas pour une autre, qui se formait dans les flancs de cette Jacqueline du passé, prête à se reproduire par la vertu de ces mélanges inévitables que Dieu prépare inlassablement ?
XII
Elle était arrivée, depuis quelques jours déjà, et, sous prétexte de fatigue, avait à peine paru chez Finette qui disait : « Ce sont des ours, laissons-les. » Cependant, elle se promenait dans les champs et Gille l’y avait rencontrée.
Un coup d’œil fit entrer cet homme jeune dans les mystères du temps. Jacqueline était la même, alors que tout avait changé autour d’elle : ce qui n’avait pas changé, il découvrait donc avec un horrible dépit que pour être si résistant, cela lui avait échappé à lui, comme cela se dérobait à son successeur, comme cela s’était gardé contre son prédécesseur.
Elle avait vieilli ; dans un corps qu’elle abandonnait, qu’elle oubliait comme un autre vêtement, sous une robe plus que jamais dédaignée, sa beauté, devenue tout intérieure, frappait des coups irréparables.
« Grande amoureuse, tu sais préserver encore ta longue ambition, tu as mis la main sur un homme qui ne peut s’arrêter à tes superficielles déchéances, mais par le génie aveugle de son désir il reste sensible à tes vertus essentielles, et il engrange paisiblement, parmi les incendies et les ruines, ta dernière, ta plus riche moisson. Avec mes yeux émerillonnés, je ne pouvais être celui-là. »