Il y avait un certain temps qu’elle le rencontrait à droite et à gauche : il paraissait n’être que laisser-aller et pourtant le résultat de ses actes forçait à supposer parfois qu’il avait calculé. En même temps on lui en avait parlé : revenaient des histoires de femmes, où Gille était animé de désirs chauds qui faisaient fondre leur défense, puis sa chaleur devenait lucidité. Les gens qui étaient dans le voisinage voyaient apparaître dans un relief cruel les défauts de ses partenaires. Pour lui, l’indignation devant tant d’imperfection le chassait au loin. Il revenait bientôt tendre et goguenard vers une autre.
Preste rebelle contre la lourdeur de l’ordre, contre la négligence des humains à être heureux, contre leur mauvais vouloir à l’égard de ceux qui veulent l’être, et bien qu’elle doutât de rencontrer beaucoup de semblables, Finette imaginait aujourd’hui que ce lâcheur était comme elle, un hors-la-loi subtilement mêlé aux rangs de la foule.
C’est ce que Gille doutait d’être, en dépit du concours des apparences, car il se disait : « Suis-je tel aujourd’hui ? peut-être, mais c’est demain que je serai moi-même. » Effet de l’âge : il était jeune et peu précoce.
Il était venu chez Finette attiré par la curiosité qu’elle lui portait, et aussi par l’envie de s’égarer dans une maison assez mal réputée, cotée bas par le snobisme. Il craignait son ironie, mais il comptait bien lui découvrir des faiblesses et pouvoir en user contre elle. Fille d’un petit courtier en bijoux, elle était la veuve fort riche d’un homme qui avait vécu brutalement, pris aux autres beaucoup d’argent et de femmes. La soumission passionnée dont elle l’avait flatté pendant plusieurs années laissait le monde encore étonné. Gille, par orgueil, doutait que cet attachement fût encore inattaquable. Et pourtant il prenait un air de respect distant, qui masquait la crainte qu’elle ne fût restée inexpugnable dans quelque retrait de sa personne, par exemple dans sa sensualité. Du reste, les premiers plaisirs de cette rencontre étaient assez sûrs pour qu’il ne songeât pas à ceux qui pourraient les suivre. Il goûtait les fléchissements presque imperceptibles mais précis de ce corps nonchalant. Il regardait sa robe, la courbe de ses propos. Elle soignait tous les détails et tous les moments ; elle était présente à tous les points.
Il ne vit pas son visage ce jour-là, car il lui fallait faire face à Luc et à leurs deux amies et il n’était pas dans sa nature de saisir les choses avec promptitude.
Il craignait aussi la perspicacité de Luc et dès la première minute qu’il avait été en présence de Finette il avait commencé de dissimuler son intérêt à cause de lui.
Du reste la forme des seins que mettait en vue une des amies de Finette facilita la diversion de ses regards.
C’est ce que nota aussitôt Finette avec un amusement léger et sans le moindre esprit de concurrence. Elle était décidée depuis longtemps pour protéger la pointe de son esprit et grâce au grand assouvissement qu’elle savourait encore, à regarder tous et toutes de loin et à ne rien rapporter à elle de leurs agitations.
C’était donc d’une façon fort détachée qu’elle se plut, ce premier jour, aux traits du corps de Gille comme à ceux de sa vie qu’on lui avait contés ou qu’elle attrapait déjà.
— Vous avez sommeil ? demanda Gille à Luc, à la fin de la soirée.