— Non. Je viens chez vous. Elle me plaît beaucoup, vous savez, votre sœur. C’est bien, sa maison, elle a de la tête.

— Moi, je ne sais pas, en dehors de la naissance, il se trouve que c’est ma plus vieille amie. C’est un des rares êtres supportables.

— Mais, dites donc, la grosse brune qui ne parlait pas, elle a l’air d’en vouloir.

— Vous pouvez y aller.

Gille s’intéressa à la grosse brune, demandant des renseignements inutiles. Luc répondait patiemment. Il avait le penchant de reculer aussi loin que possible les limites de la liberté pour lui et même pour les autres ; il satisfaisait leurs petites habitudes et son égoïsme ne l’arrêtait qu’assez tard dans ces soins, car il ne se prêtait pas le moins du monde par une telle souplesse qui était coquetterie plus que dévouement de la sympathie.

Ils demeurèrent ensemble jusqu’à une heure du matin. Ils parlaient de leurs amis, ils en échangeaient les portraits hâtivement crayonnés, mais leur curiosité était futile et ne mordait pas. Aussitôt qu’ils en venaient à la manière de se servir des humains, de les aimer, leurs propos mal soutenus hésitaient et défaillaient.

— Vous ne vous rendez jamais dépendant des êtres, vous, hein ? demanda Luc, avec une ironie tout à fait indulgente, son opinion déjà faite.

— Aucun être ne mérite qu’un autre lui rende les armes, répondit Gille, qui n’alla pas plus avant vers la contradiction et la difficulté.

Luc y prit la déclaration d’indépendance qui flattait sa morale.

— J’ai peut-être pourtant rencontré, ajouta Gille, deux ou trois fois, des hommes et des femmes qui auraient pu m’entraîner jusqu’à l’amour ou l’amitié, mais les circonstances ont toujours fait que nous avons été séparés : ils n’ont pas eu le temps de me faire sentir ces effets incroyables…