Mais comment peux-tu t’intéresser à mon bonheur ? Vicieuse, fallacieuse, sorcière. Si tu recherches l’image précise de mon plaisir, est-ce donc que ma seule présence ne te transporte pas ? Hélas ! je me méfie, tout d’un coup. Tu veux échapper de quelque manière à la servitude, esclave. Arrête ! je ne veux pas que tu me vainques.
Ah non ! pas me vaincre. Je ne veux pas être seul avec le plaisir, cela me fait peur. Et puis il ne s’agit pas de moi. Il s’agit de toi, de t’anéantir. Assez. D’ailleurs tes caresses m’ennuient déjà. Viens. Il ne s’agit pas de moi. Oubliées, ces longues heures où tout mon corps sensible… Un devoir farouche m’appelle… Il s’agit de toi, mon amour… Grandis, grandis mon cœur. Hélas ! je vois bien qu’il ne s’agit pas de moi. Arrête, arrête. Ne me quitte pas encore. Dis-moi ! sais-tu qui te tient ? Enfer et damnation. Elle ne sait plus, elle ne sait pas, elle n’a jamais su. Si maintenant un autre prenait mon masque de nuit, derrière ses paupières closes elle verrait le même feu. Femme perdue, écoute. Je t’interroge. Je suis là. Elle grogne. Quel nom va sortir de ses lèvres ? Adam, Adam. Je ne m’appelle pas Adam, je m’appelle Gille. Oui, je te comprends bien, peu importe ; tu sais bien que moi seul. Ah ! merci ! tu me soulages. Oui, n’est-ce pas, ce ciel, cet enfer : moi seul. Je suis Gille. Eh bien ! alors, le temps est venu, tout va finir. Perds-toi, perds-moi ! Dieu, je passe la main. »
XIV
Il regardait un corps charmant. Il entrevoyait dans le mouvement des seins s’écartant l’un de l’autre comme un troupeau passe la barrière, ou dans la flexion de l’épine dorsale qui semblait crier grâce à la mort, des formules heureuses. « Ces courbes forment un vocable émouvant, tout cela veut dire quelque chose. Tout cela s’enchaîne aux autres grâces du monde. Pourtant pour Finette il n’y a rien dans le monde au delà de son nom. Elle se recourbe pour s’aspirer toute. « Quoi ? murmure-t-elle, ne jamais s’arrêter, ne jamais jouir ? » Et dans ses bras, elle croit que je m’arrête et que je jouis comme elle-même. Mais moi je m’effraie devant ce vase clos où le monde s’engouffre et devient néant.
Néant ! J’ai vite fait de prononcer ce mot que je ne comprends pas. Il est impossible pourtant que mes gestes autour de Finette ne fassent aucune réalité. Je m’interromprai bientôt, selon un certain ordre de faits qui concerne cette planète, je mourrai, comme nous disons, mais quelque chose de moi qui est aussi bien dans l’accent de mon corps que dans celui de mon esprit, rayonne éternellement. Si peu attaché que je sois à Finette, l’esprit souffle quand je tourne mon visage vers elle ou lève ma main sur son épaule. Il s’élève entre nous si peu que j’y sois un chant. Or, un chant est-il jamais perdu ? »
Mais alors il repensait à Jacqueline, et une vieille pensée le poignait encore. « Aucun moment de ma vie n’a eu ou n’aura la réalité de ce moment qui s’appelle Jacqueline. Toutes les autres femmes tombent en ruines dans mes mains. A peine suis-je dans leur lit que d’un brillant fantôme il ne me reste qu’un amas de fragments : beautés, laideurs, ridicules. Je ne puis pétrir cette matière défaillante. » Et de nouveau il tournait un œil inquiet sur la substance de Finette. Mais la pulpe de cette bouche, de ce sexe était bien serrée. Alors il s’écriait encore : « Pourquoi repenser à Jacqueline, quand je tiens Finette dans mes bras ? Toujours la paresse, alors ? Pourquoi ne pas accorder enfin au présent la réalité qui lui est due ? »
Peu à peu il voyait quel obstacle Jacqueline était entre Finette et lui.
Alors il voulait mieux connaître la valeur de ce qui le gênait.
« Tant pis, je penserai à Jacqueline encore, mais ce sera pour rompre les molles légendes de ma mémoire. Je mets une pointe neuve sur ce disque d’une autre année et j’écoute d’une oreille mieux percée ces sons bien connus. D’ailleurs j’ai tant rêvé de Jacqueline, je peux bien y penser, une fois. Allons. Voyons. Mettons au moins de l’ordre dans tout cela. Il y a eu les circonstances et leur solennité éblouissante de cymbales, le coup de désir, l’envie de vaincre, l’effort pour la séparer du monde, et puis la descente, le freinage désespéré, la peur, la peur de s’avouer si vite vaincu par sa victoire, la peur de finir ; enfin, après l’hallucination de posséder, le refus effaré de lâcher ce qu’on tient, pour que cela aille à un autre. »
Mais tandis qu’il essayait de discerner ses souvenirs qu’il s’était plu jusqu’alors à garder en masse comme il les recevait et à ne point diviser par une réflexion qu’il n’imaginait que triviale, il fut encore souvent repris par des mouvements anciens où se mêlaient le regret, la dévotion, les tâtonnements de son âme.