« Il me semble pourtant avoir vécu, que diable ! Je n’ai pas eu la berlue. Jacqueline existe, avec sa belle nature, avec son âme qui est bien à elle, qui m’offre des traits uniques, inoubliables. Nous n’avons pas rêvé, mon cœur. J’ai aimé tout cela, et d’une jolie force !
Alors quoi ! si je l’ai aimée, je l’aime encore. Comment pourrai-je dire : j’ai aimé ! Si cet amour a été, donc il est. Je ne vois pas un moyen honorable de sortir de là. L’amour, c’est en dehors du temps, je ne vois pas comment le temps peut en venir à bout. Et deux amours ne peuvent se superposer dans mon âme : si un nouvel amour fait son chemin dans mon cœur, c’est qu’il ne rencontre aucun obstacle, il est seul. Ah ! ma tête, mon cœur ! Comment dans ma vie accorder plusieurs chants ? Comment l’âme peut-elle admettre une succession ?
Je ne vois pas du tout comment, par exemple, Finette pourrait cohabiter dans mon cœur avec Jacqueline. Même si cela était vraiment dans mon cœur, cela ne m’entrerait jamais dans la tête, et j’en resterai tout dérangé et finalement perdu. Et puis j’ai peur, peur de disperser irrémédiablement le pouvoir des mots que j’ai chuchotés à Jacqueline certains soirs avec passion. J’ai peur de casser, de perdre le fil de ma vie en reniant aujourd’hui un moment sur lequel j’ai évoqué solennellement la force de l’éternité. Car, encore une fois, ce serait renier Jacqueline que d’en aimer une autre. Si un jour je dis : « Je t’aime » à une autre femme — sans doute, ce ne sera pas Finette — une voix décisive prononcera au même moment dans l’infini (mon Dieu, qu’est-ce encore que ce mot que je ramasse ?) « il n’a pas aimé Jacqueline » ou au contraire « il n’aime pas cette femme, il aime Jacqueline en tout temps et en tout lieu ». Un « je t’aime » ne peut coexister avec un autre « je t’aime » dans l’immobilité d’une âme forte. Ceux qui disent que c’est possible, ce sont des faibles. »
Mais plus la conception de l’amour qui s’imposait à lui était rigoureuse, plus il sentait péniblement le joug de Jacqueline qui l’incarnait.
« Donc mon amour pour Jacqueline continue. Mais où ? ni dans mes nerfs, ni dans mes muscles. C’est un point abstrait. Or je ne veux pas qu’il y ait dans mon esprit, le moindre frisson qui ne se prononce dans un effort musculaire. Certes, je ne renonce pas à rêver ma vie, mais je prétends aussi vivre mes rêves. On m’a forcé à croire que les actes, c’était du rêve. Mais je sais aussi, tant par l’expérience que par l’étude de ceux qui ont tiré le plus d’eux-mêmes et de la nature, qu’on peut mettre une formidable réalité dans les rêves. Je puis bien fondre tout cela dans un seul jet où fuse tout mon sang. »
Gille ne pouvait admettre le pouvoir de simultanéité de son âme, que Jacqueline vécût en lui, et fît place à côté d’elle à Finette ou à toute autre. Il voulait lui donner tout, ou lui retirer tout. Si elle était actuelle, en lui, il n’y en avait que pour elle. Si Finette s’accrochait, Jacqueline, du coup, devait lui céder tout le terrain.
« Mais comment puis-je réduire ma vie à un souvenir ? Est-ce que je ne confonds pas le souvenir de l’amour avec l’amour ? Et comment puis-je réclamer l’éternité pour quelque chose d’humain ?
Car mon âme est éternelle, mais non point les actes qu’elle accomplit. Il n’y a d’éternel en moi que mon amour de Dieu. Mais pourquoi ne serait pas aussi éternel mon amour pour une des âmes qu’il a créées aussi éternelles que lui ? »
« Jacqueline n’est qu’un souvenir », en vint à s’écrier Gille.
Coup terrible pour Jacqueline. « Car », se disait-il depuis quelque temps, effrayé par le poids, soudain senti, de son passé et des idées qu’il en tirait sur lui-même, « j’ai horreur de la mémoire, je ne veux plus accorder une minute à la mémoire. Si Jacqueline n’est que cette creuse poupée que se façonnent cette sorte d’hommes qui, à vingt ans, se retournent sur leur dix-neuvième année pour en vivre déjà, je m’en vais la casser tout de suite. Je n’ai pas vécu, soit ; mais je m’en tiendrai là ; pas de substitut imaginaire, pas de prestige du passé. »