C’est ainsi que Gille commença de prendre Finette en méfiance et en doute.

La seule issue pour lui c’était de se prouver qu’il n’avait pas aimé Jacqueline, que son âme était vierge. Ainsi seulement il pouvait croire à l’avenir.

C’est pourquoi il voulut revoir Jacqueline et il revint vers elle, tout changé, avec un parti-pris de cruauté et de destruction.

XV

Gille regardait le mari de Jacqueline. Il aurait voulu lui poser des questions décisives, déchiqueter avec lui le secret de sa femme. Mais le musicien aveugle était immobile, gras, fermé. N’ayant jamais vu Jacqueline, il semblait ignorer la jalousie, qui surgit à la vue d’un visage infiniment mobile, ouvert à tout. Il était plongé dans sa fonction, dans l’infini ruminement de la musique universelle, comme un bœuf dans la luzerne.

Gille se demanda si ce puissant captif différait de ce qu’il était, de ce qu’il serait jamais, lui, le jeune homme, aux yeux ouverts. « Il presse une forme avec des doigts qui la voient mieux que mes yeux. Hors cela, il rêve d’un cœur invisible pour moi comme pour lui et ce rêve se perd dans le rêve de son travail, comme un caillou dans une mare. Elle, avec son sens patient et rude de l’amour, elle dit que c’est bien. »

Gille, à contempler ce spectacle impassible, s’exaspérait d’un reste de jalousie, qui encore mieux que ses autres raisons fouillait son ancien amour.

— Jacqueline, lui demanda-t-il, avec une curiosité qui dans des yeux sans fond, essayait de savoir les rapports oscillants des mondes, qui avez-vous aimé dans votre vie ? Moi je me mets hors de cause. Mais qui, des quatre que je connais, vous le savez, avez-vous aimé ?

— Gille, votre seule excuse pour une question aussi enfantine, serait de m’aimer encore.

— Non, non, ne blaguez pas. Sans doute, ne vous êtes-vous jamais posé la question. Mais faites cet effort pour moi, j’ai besoin de savoir.