— Je jouerai peut-être à ce petit jeu-là quand je serai tout à fait vieille. Mais où voulez-vous en venir ? Ah ! je vois. Non, tout de même, je n’entre pas dans vos manèges de coquetterie. Vous savez bien que je vous ai aimé.
— Je vous en supplie, ne parlez pas de moi. Non qu’il ne s’agisse de mon sort, mais seulement à travers vous. Je veux savoir si l’on aime une femme ou un courant d’air.
— Eh bien ! je ne sais pas, Gille. Ces choses-là nous dépassent. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’on a été loyal.
— Eh bien ! moi je vais vous dire qui vous avez aimé. Votre premier amant.
« Ses amants ! Hourra ! voilà ! je ne l’ai pas aimée ! J’ai appelé amour, la jalousie. Je me rongeais le cœur comme le fou qui ne peut supporter de ne point vivre au temps de Cléopâtre qu’il aime. Le regret du bonheur qu’elle avait eu alors que j’étais enfant, adolescent, donnait leur sens soudain aux criailleries de mon berceau, aux lassitudes de ma puberté. Je m’impatientais de ne pouvoir la joindre dans le temps, je voulais briser ses heures, les jeter à la refonte. Je soupçonnais dans son passé des minutes irréductibles.
« C’était autre chose », disait-elle, me dira-t-elle encore. Mais cette phrase la déchire, je n’ai plus dans les bras qu’une proie déjà rongée. Peut-elle être plusieurs ? Je veux qu’elle ne soit qu’une.
Pourtant je profitais de sa maturité ; comment puis-je dire que je jouis d’elle comme d’un tout en dehors du temps ?
Ce mûrissement s’était fait sous l’influence de plusieurs astres, et mon amour, à certaines heures détendu, faisait une louange et un merci aux hommes qui l’avaient façonnée et des mains de qui je l’avais reçue.
Il y a eu autre chose que la jalousie. Je l’ai aimée parce qu’elle était Jacqueline…
… Je me rappelle, je me rappelle. Gille s’entendait chantonner et ce chantonnement de souvenir était engourdissant. Je me rappelle cette soirée où Jacqueline et moi nous sommes aimés si fort que nous sentions que c’était le seul point vraiment vivant de nos années et que tout le reste tirait sa substance de ce moment-là. C’est pendant la guerre que nous nous sommes aimés. Et je pourrais faire pleurer tous ceux qui vivent encore, et qui déjà avaient assez vécu, je n’aurais qu’à murmurer : « Bienheureux ceux qui se sont aimés dans la flamme et dans la brièveté de l’heure et qui possédaient l’amour en dehors du temps… alors l’homme était séparé de la femme comme il convient et la femme voyait revenir à elle pour une passion de foudre entre l’arrivée et le départ un mâle bronzé par l’amitié sous les armes… ils avaient retrouvé la saveur de la chair parce qu’ils avaient rappris la nécessité du pain et du vin, et la volupté avait retrouvé son frein et son éperon dans la sueur et les engelures. Nous étions pauvres, nous étions forts. »