Elle était venue me voir sur le front… Jacqueline était comédienne, depuis qu’elle ne joue plus, on peut dire qu’elle a été la dernière actrice qui fût une femme, la dernière femme. Elle avait toujours refusé de paraître devant les soldats parce qu’elle avait deviné ce sens du théâtre qu’ils avaient découvert, ce sens antique qu’ils avaient exhumé de cette profondeur du sol où dorment Eschyle et Sophocle. Elle jouait à l’arrière avec une rage pudique…
Elle vint me voir à B… Elle qui n’avait jamais voulu soigner un blessé, quand je la vis sauter de son auto de contrebande, elle portait une petite croix secrète, sur son beau front, entre ses deux yeux gris. Je la regardais de la fenêtre de l’hôtel. Savez-vous ce que c’est qu’une femme petite qui, faisant un pas, vous donne toute l’idée de la majesté, cette majesté qui, je crois, est le bien propre des femmes et qui nous fait sentir, avec un respect si émouvant, qu’elles détiennent notre vie, notre sens de la terre, et que sans elles, nos âmes hagardes, d’une pureté trop glaciale, s’exileraient trop tôt.
Jacqueline était mince et drue comme une fille de quinze ans. On m’a dit qu’elle était lourde, mais je n’ai jamais vu ces kilos de viande que les années essayaient de faire peser sur ses reins, je ne lui ai jamais vu de chair que celle qui convenait strictement à son âme et c’est cette chair-là qui m’a été donnée.
Jacqueline était vive, presque bruyante. Elle a toujours pu rire à travers ses larmes. J’ai pu admirer, autant que j’aimais, ce visage largement construit, solidement équilibré, mais d’où Dieu avait si bien retiré ses mesures qu’il paraissait fin. La beauté existe, je vous en assure, elle circule dans les rues. Prenons patience. Elle avait un rire sonore et sa blancheur vous faisait atteindre à la moelle même de l’énergie qui fait bondir les mondes. Une peau bien serrée vous persuade à jamais que sont de lugubres hurleurs ceux qui peuvent croire que la chair est autre chose qu’une propriété de l’âme. Son âme était nerveuse et d’un parfum de gibier dans la forêt.
Je serai trop plein d’elle à mon lit de mort, pour faire sentir à un ami ce qu’elle était.
Nous atteignîmes, une nuit, dans la plus misérable chambre du monde, la parfaite fusion des larmes, du sang et des étoiles. La guerre jalouse m’avait relancé jusque dans cette trêve, et sa ronde ronflante au ciel, au-dessus de notre lit, semblait se résoudre dans le sombre effondrement d’une bombe, mais reprenait bientôt à travers le réseau craquant des mitrailleuses, aussi sotte et aussi têtue qu’un moustique.
Jacqueline n’avait pas peur mais elle me cachait dans son sein avec le mouvement féroce d’une mère. Les femmes ont le courage des animaux.
Nous nous aimions, pendant ces minutes, comme peuvent s’aimer un homme et une femme ; menacés, cernés, perdus. La mort et la volupté montraient enfin le même visage. L’étreinte de Jacqueline était si irrésistiblement neuve qu’elle me donnait en même temps le sentiment que cette vie que nous allions quitter avait eu dans chacune de ses minutes une valeur absolue et qu’ensemble, ayant sauté le seuil de la mort, nous allions nous élancer allègrement dans une carrière infinie. Je vois toujours, au petit jour, sa face sérieuse, ardente et saturée de satisfactions, en plein sommeil, tandis que je tendais vers mes bottes une main consumée.
… Pourtant ma jalousie, après avoir tâtonné, cherche à se fixer. Chez cette femme qui semble avoir distribué si également, si bénévolement sa vie entre trois ou quatre passions, il faut que l’une l’emporte sur les autres. Il faut choisir entre les histoires qu’elle m’a confiées. Je n’hésite pas longtemps : mon seul rival, celui que je n’abattrai jamais, c’est son premier amant.
Je l’avais interrogée sur lui avec ténacité : elle avait senti l’attaque et commença aussitôt de nous défendre contre ce mélange des mondes. Un jeune mari, elle l’avait accepté encore endormie, comme font toutes les femmes — elles nous viennent du royaume du sommeil. Enfants, ils avaient joué aux fiançailles, il la demandait avec ferveur, elle l’épousa, croyant lui éviter une peine. Mais il ne lui donna qu’un amour brut, quand il revenait des matches de tennis où il excellait. Il y avait aux alentours des hommes plus subtils : alors que les autres hésitaient, il y en eut un qui se jeta éperdument sur sa piste tiède de très jeune femme. Elle s’échappa dans un voyage, se sentant suivie. La saison suivante, le champion qui était allé seul à W… reçut une lettre ardente, atroce. Par pudeur elle bannissait une fausse pitié. Elle le quittait ; elle avait un amant qu’elle adorait, qui était le premier homme qu’elle connût.