Pendant deux ou trois mois je me suis épuisé à rapprocher ces deux ombres dont la complète résurrection m’aurait donné un coup mortel. Comme ils s’aimaient dans mon cœur ! Lui avait assez d’expérience ; elle était intacte, mais préparée par deux ans d’ennui furieux, à recevoir au delà de limites déjà brisées, le bonheur. Ce bonheur fut infini. Je la connaissais et je ne doutais pas que l’homme qui l’avait gagnée n’ait dû lui donner de belles preuves.
« Qu’y avait-il dans cet homme ? Qui étais-tu ? Mais quelles ignorances assuraient votre contentement ? Comment pouviez-vous vivre sans résoudre le problème de ma venue ? »
Jacqueline, devant l’affirmation de Gille, ferma les yeux, un moment.
— Gille, non, je ne puis pas dire cela. On ne peut pas dire de telles choses. Il faut se taire. Il ne faut pas écouter sa mémoire.
— Et la loyauté, alors ?
— Écoutez, mon petit Gille, j’ai deux fils. Voulez-vous que je préfère l’un à l’autre ?
Gille resta coi. Et il se rappela que ce n’était pas la première fois que soudain la vie lui fermait le bec. Et comme il n’avait point l’âme ironique, mais pieuse, il s’inclina. Mais bientôt une antique démangeaison le reprit. Jacqueline, avec la patience qu’elle lui avait toujours montrée sur ce terrain-là, et comme armée par de longues méditations, contre les épouvantes avec lesquelles Gille essayait de la forcer, répondait comme une sibylle.
— Si j’ai aimé celui dont vous parlez plus que les autres, alors je l’ai trahi avec eux ?
— On ne peut pas trahir le véritable amour de sa vie.