Quand nous étions ensemble, elle se plaignait de moi. Elle me disait : « Tu ne m’aimes pas » ou « Tu ne m’aimes pas assez », ce qui voulait encore dire « Tu ne m’aimes pas ». Alors comment puis-je me vanter aujourd’hui d’avoir été efficace ? Dans ses bras, je détournais la tête pour mieux penser à elle. J’en viens à me demander si elle fut jamais en chair, si elle n’était pas déjà, en son temps, qu’une simple pastille sur ma langue dont j’attendais le prochain rayonnement. Je m’ennuyais, je me disais : « Patience ! Bientôt je ne serai plus avec elle, je pourrai enfin jouir d’elle. »

Je n’ai pas aimé Jacqueline. Mon âme est encore intacte. Elle s’en tire toujours, mon âme. Sa présence me gênait. Ce n’est pas qu’alors j’étais corrompu comme je l’ai été avant elle et après elle ; je ne lui préférais pas un dieu invisible ou des idoles de peau. Mais, venant d’apercevoir l’amour, ce premier pas m’était une suggestion infinie, dont je voulais me repaître longtemps. C’était une amoureuse ; elle demandait que nous nous aimions toute la journée. Mais que faire, toute la journée, avec une femme quand je découvrais mille mondes ? Je l’écartais brutalement.

Je me rappelle que je me servais toujours du même prétexte pour lui faire sentir mon indépendance. Je lui disais que j’aimais l’argent et que je le croyais plus fort que l’amour et que ce symbole me disait plus que les signes qu’elle me laissait lire dans son cœur. C’était ma façon selon le goût du siècle d’interpréter cette distraction irrémédiable qui un jour m’entraînera loin des femmes, vers Dieu, et qui bientôt m’aida à la quitter et me ramena à la guerre. Cette avarice prétendue servait de thème illusoire à nos discussions. Elle n’avait rien compris à ces forfanteries, et quand elle avait reconnu que je ne lâcherai pas cette fantaisie sordide, elle m’en avait voulu dorénavant.

Tandis que le monde s’engouffrait confusément dans son cœur selon un rythme de spasme : « Moi, m’écriais-je, il faut que dans le torrent je reconnaisse toutes les images : arbres tournoyants, maisons des riches fendues par le milieu, femmes folles renversées dans le linge. Pour faire briller tout cela, il faut que ce soit frotté de poudre d’or. Et puis je suis paresseux, j’aime violemment ma paresse. »

Elle souffrait de ne pouvoir me suivre, elle ne voulait pas lâcher d’une semelle un amant. Car elle savait qu’un homme ne peut continuer d’aimer une femme que s’il peut feindre de la mêler à tout ce dont il s’occupe hors d’elle. Alors seulement, quand elle est l’habitude qui double tous ses gestes, il croit qu’il ne peut s’en passer. Et pour les oisifs ceci est encore vrai. Mais il faudrait dire pour ceux-ci les prodiges qu’ils font pour remplacer par des simulacres le travail, seule réalité masculine. Moi j’étais le plus oisif des oisifs, je n’avais pas l’ombre de souci par quoi je puisse accrocher et emmêler sa vie à la mienne, ne sachant alors, pendant ce long congé de convalescence, que fumer, boire, dormir, m’étonner de la vie et toujours revenir à la mort par les allusions les plus désobligeantes pour mon amie.

Du reste, elle n’avait connu que des hommes faibles qui s’oubliaient facilement, qui l’aimaient de toute la force de leurs déceptions, qui cherchaient dans la profondeur de son lit l’illusion de la création.

Somme toute, son sexe était fou et fomentait la plus éhontée des simulations chez la femme : la dévotion à l’intelligence de l’homme, faire l’amour et faire semblant de couver les idées de l’amant.

Pourtant Jacqueline avait eu deux fils. Mais si elle s’était volontiers laissé faire des enfants, elle avait négligé de les élever, elle les avait confiés à sa mère.

Alors quoi ? Gille se rappelait ces heures de vaine agitation. Cette femme qui s’acharnait au tête-à-tête avec l’homme pour feindre une collaboration impossible, elle était donc pareille à Finette, à tous les hôtes de Finette, elle ne savait pas son métier plus qu’eux, le seul que la nature lui permettait de réussir : l’œuvre de chair, mais dans son intégrité : faire, élever des enfants. Si un seul des arts de la vie s’abîme, tous les autres vont se gâter. Voilà que Gille voyait la vie mal tourner chez Jacqueline même.

Après avoir revu Jacqueline quelquefois, Gille eut le sentiment qu’inexorable s’accomplissait ce qu’il avait souhaité : se persuader qu’il n’avait pas aimé Jacqueline. Et il y avait eu deux ou trois femmes devant qui, pendant huit jours, quinze jours, il s’était cru visité par l’ange du seigneur. Mais alors si son âme était capable de ces faux pas, de ces chutes, ne devait-il pas en venir à l’idée que cette âme était susceptible d’un développement ? Elle participait aux rythmes de cette planète, aux saisons, aux métamorphoses. Son âme grandissait.