Mais Gille s’épouvantait de cette perspective au bout de laquelle il se voyait rouler pêle-mêle avec Luc. Cet homme de vingt-sept ans avait encore des raideurs d’adolescent ; il oscillait entre les extrêmes que seuls il pouvait concevoir.
Que Jacqueline ne fût qu’une femme parmi les femmes, de sentir cette fatalité au fond de son âme l’effarouchait encore, dans le même temps qu’il sentait poindre une joie terrible, une liberté atroce, comme un bon jeune homme parti pour les îles afin de mériter sa mie et qui revient négrier, tatoué jusqu’au cœur. Il songeait à la nouvelle proie qu’il convoiterait demain.
Mais il persistait à penser que tout cela était contraire au vœu de toute sa force. Il craignait de retrouver la facilité dont il ne voulait pas. « O mes sœurs, ne vous approchez pas de moi : je ne serai donc pour vous qu’un leurre ? ô mes frères, tôt ou tard, je vous prendrai votre bien. Et pour moi ? pour moi ? jamais rien de sûr ? Éternelle jalousie, tourment aux mille noms. »
Il était têtu. Une prière s’était depuis longtemps déposée dans son cœur, qu’il répétait encore : « Je me maintiendrai debout, je résisterai aux saisons. Je ne serai pas inhumain : on verra une femme droite entre mes bras, de façon à ce qu’éclate dans l’univers qu’il est quelque chose de réel dans l’homme qui ne sort pas que du ciel, mais aussi de cette terre que Dieu lui a donnée. »
XVI
Un effet de sa conciliation avec Finette qui déplaisait fort à Gille c’était de forcer son rapprochement avec Luc. Ce fut en tout cas, le moment de son séjour chez Finette où il le vit le plus souvent.
Maintenant que l’événement dont l’approche l’avait mis en émoi était accompli, Luc, apaisé, montrait un autre côté de son caractère qui ne manquait pas de jolis aspects. Luc était un garçon d’aspect solide, aux cheveux roux, aux épaules fermes, un peu corseté dans une raideur volontaire, qui à certaines heures semblait s’intéresser au développement de la Nature comme s’il pouvait y participer.
Gille ne savait plus distinguer nettement dans ce visage ni dans ce corps ce qui pouvait en marquer l’exception.
Quelquefois il essayait de se rappeler le sentiment que lui avait donné leur première rencontre ; mais ce contact n’avait été ni sûr ni juste puisque l’esprit de Gille était prévenu et qu’il avait lancé à la face de Luc une interprétation préalable de tous ses gestes.
Pourtant il voyait bien que sur ce corps assez robuste un réseau pesait subtilement, qui n’était pas fait que de ses craintes et de ses répugnances à lui Gille, mais qui déviait et amortissait légèrement tous les gestes de Luc, en sorte qu’à l’observer, il finissait par discerner, inscrit dans sa forme virile, comme un fantôme médiumnique, phosphorescent, prisonnier, dont toute l’inflexion secrète soulignait la personne apparente d’un désaccord à peine murmuré, mais gênant comme ne l’est nullement un mensonge de femme, parce ce désaccord insultait de l’intérieur et de la façon la plus inexpiable à la fruste convention de sincérité qui est entre les hommes et qui est le ressort même de l’activité de Dieu.