A cause de cette rupture de pacte, que nul aveu, nulle franche explication ne pouvait réparer, Gille était arrivé à la certitude qu’il ne pourrait jamais entrer avec toute la sympathie humaine dans le système de justification du monde propre à Luc, et cette solution de continuité dans la vie lui paraissait intolérable. Pourtant Gille découvrait avec horreur que son vice laissait chez son camarade des parties entières d’humanité à peu près intactes. Sous certains rapports, Luc était même moins détérioré que certains des amis de Gille plus normaux, si faibles auprès des femmes. Gille ne cessait de se comparer à son insolite voisin avec une inquiétude industrieuse. Il y avait déjà quelque temps qu’il avait remarqué que ce qui le frappait le plus dans Luc, ce n’était pas la nature du mal, mais son acuité. « Luc n’est pas foncièrement différent de moi ; il ne peut rien y avoir, après tout, d’infranchissable entre deux hommes. Mais quelque chose qui est en moi, est chez lui plus tranché, à vif. Je ne puis attribuer seulement à l’effet de la terreur sociale que propagent chez moi les mœurs de Luc et de ses semblables, le malaise profond que je ressens à son contact. Ce n’est pas la rétraction de ma pudeur offensée ; je n’ai plus vingt ans, et Luc a autant de pudeur que moi. »
Gille sentait confusément que Luc personnifiait tout le délire qui était en lui et autour de lui. Double délire qui à la fin, n’en fait qu’un, mais il avait mis du temps avant de pouvoir tout discerner.
Il y avait d’abord l’ordre physique :
« Cette vision obsédante des formes de la femme, cela s’appuie-t-il encore dans l’univers sur des correspondances plus fécondes que cette fixité stérile de Luc sur les formes de l’homme ? N’est-ce point simplement chez lui comme chez moi le culte idolâtre des images, des images apparues dans l’encens du désir. Le plaisir n’est rien pour moi. Cela ne tient pas grand’place dans ma mémoire ni dans mon atteinte. Toute mon attention, tout mon émoi se portent et s’arrêtent sur un instant précédent dans la suite fatale de la terrible méditation sexuelle : voir un corps. Or l’homme, à l’origine — je porte en moi cette origine idéale — l’homme se jette sur la femme, mais il ne la voit pas, ou, s’il la regarde, il ne voit que des signaux mêlés, des drapeaux agités qui font un appel flamboyant. Mais peu à peu le plaisir fait sa place en lui. Il ne l’oublie plus, il le recherche. Il le chante. Dans son chant, il loue les formes au milieu desquelles se déploie l’orgasme. Peu à peu, ces formes se détachent, existent par elles-mêmes. L’enthousiasme de Dieu, le tonnerre d’inspiration d’où jaillit le monde, la frénésie de la Création traversent l’homme dans cet instant formidable du déluge du sang. Il aperçoit un sein, il se raccroche à un sein comme à quelque chose de terrestre, dans cette irruption trop forte de ce qui est plus qu’humain, de l’universel, du panique sur la planète.
Mais de la vue de ce sein, il reste frappé à jamais, il ne se rappelle plus que ce sein. Et il veut le revoir encore pour qu’il lui redise la fulgurante leçon de la vie. Bientôt il n’entend plus la leçon ; fasciné, hébété, il ne voit plus que le signe qui lui tient lieu de tout. Perdu dans une rêverie acharnée, dans une paresse triomphale, il n’a plus la force ni le goût de concevoir l’acte de la vie dans ces tenants et ces aboutissants. Il n’y a plus en lui cet appétit universel qui lui faisait nourrir le monde. Il se détache des arbres et des étoiles, ne naissent plus de lui ni dieux ni enfants. La prière n’a plus de sève, c’est une formule desséchée qu’il marmotte sénilement.
L’homme n’est plus le créateur. Il se contente du souvenir de l’enthousiasme géniteur, de ce sein qui lui apparut quand il était jeune, dans le rut, parmi les flots de suc de la forêt. O suggestion inoubliable, inépuisable, éreintante. Cerveau calciné, lombes où coule une dernière lave.
Mais alors un sein ou autre chose. Le goût que j’ai d’un sein est tout aussi artificieux que celui de Luc pour la forme masculine. »
Ensuite l’ordre sentimental.
Gille s’assurait qu’il y avait là encore moins de différence entre Luc et lui. Ils eurent un jour, une discussion assez inattendue sur ce chapitre.
— C’est agaçant, commença Luc, vous avez toujours l’air de faire allusion à un personnage autre que vous n’êtes. Par exemple, plusieurs fois, vous avez affirmé devant Finette et devant moi, et de quel ton, plein de reproches grincheux à notre égard et quant à vous-même, plein de l’assurance la plus arrogante, que l’on pouvait fort bien remplir sa vie d’un seul amour et dans le mariage encore. Vous aviez tranquillement l’air de dire que vous étiez un tel homme !… C’est le ton, vous comprenez, qui me fait rebiffer.