— Oui, c’est vrai, je dois vous paraître un olibrius incroyable. Mais vous savez, au moins, que je ne suis pas un hypocrite. Non, mais je suis pédant, par moments. Et puis un naïf, si vous voulez. Enfin je crois vraiment que je puis vivre une autre existence que la présente. J’attends à tout instant qu’elle commence et j’ai sur son développement des idées très arrêtées.
Son âme, contenue pendant des mois et des années, lui remontait à la gorge, il éclatait en confidences dont l’occasion et la forme étaient mal choisies.
— Luc, je ne saurais vous dire comme votre vie m’effraie. Où allez-vous ? Ne voulez-vous vraiment aller nulle part ? Vous courez d’un être à un autre être ?
— Mais, mon vieux, vous êtes comme moi, et bien pire que moi. Enfin depuis que vous êtes ici…
— Mais, moi, je ne me remue que pour m’arrêter. Je cherche pour trouver.
— La belle affaire, nous sommes tous comme vous.
— Mais non, vous cherchez pour chercher, vous seriez dégoûté de trouver.
— Et vous, donc ? je voudrais voir ça. D’ailleurs, je suis bien tranquille, nous ne trouverons ni vous ni moi.
— Mais vous savez, reprit Gille, je n’ai jamais été comme vous. Jamais je ne jouis de la multiplicité de mes expériences. Certes j’admire le déploiement de la chair, c’est un grand arbre dont le bruissement de multitude remplit le ciel. Mais c’est là concupiscence esthétique et non pas sensuelle.
J’aurais voulu être peintre. Je ne suis jamais repu de la variation infinie et imperceptible des formes, de l’enchaînement inlassable des figures. Mais cette jouissance interminable, c’est autant de dérobé au plus mordant de mon âme qui, à la fin est accablé sous la masse monotone où retombent bientôt tant d’accidents charmants.