Je n’ai jamais cru que j’augmentais ma connaissance et ma possession par le nombre, par la multiplication. Je ne crois pas qu’on puisse additionner les âmes les unes aux autres. Je ne cherche pas l’âme du monde. Je ne suis pas de ces quêteurs vagues qui glanent brin à brin, dans une succession indéfinie, les criants traits dispersés de la figure universelle.

Ai-je jamais cru, quand j’étais auprès d’une femme, quand un malaise bien connu s’emparait de moi, que je souffrais d’être arrêté devant le fragment insuffisant d’un grand système répandu dans l’espace ? Pensais-je qu’il était injuste qu’un morceau attachât mes yeux, alors que mon ambition réclamait l’ensemble et que je me faisais fort de lancer mon filet et de ramener toutes les étoiles ?

Non, je cherche une âme, une seule, telle que Dieu l’a faite, de ce limon dans sa main de sculpteur, pour Adam, l’homme occidental. Toute cette indifférence, Luc que vous me voyez répandre sur ces années, prouve enfin que j’obéis à un dessein précis. Quand je ferme les yeux, homme perdu, écoutez-moi, je vois un grand corps blanc. Ce corps, j’en pressens minutieusement dans mon cœur toute la particularité : une âme en imprègne la peau. Que dans ce grand corps blanc dont j’approche en écartant les corps emmêlés de mille prostituées, sans oublier les belles dames, que son âme descende enfin et je le reconnaîtrai. Vous savez, soudain, on perçoit un petit trait, joue un déclic délicat ; enfin, on touche l’humain. Ce jour viendra, alors je me demanderai comment, homme, j’ai pu me passer de l’humain. Alors je me lierai à jamais à quelque chose de singulier. J’accomplirai le dessein de Dieu qui est, ayant créé les âmes, de faire adorer en chacune par quelque autre son univers.

— Gille, vous êtes inouï, mais j’aime ça. Pourquoi ne nous parlez-vous jamais sur ce ton-là ? Ça vous va bien. Ça vaut ce que ça vaut, mais on voit un peu de quoi vous êtes fait.

— Non, c’est idiot, on devrait pouvoir dire ça autrement, plus simplement, plus gaîment.

— Seulement tout cela me laisse rêveur. Je me fous de la philosophie, mais j’aime parler de l’amour, c’est tellement fou, ce qu’on peut dire. Vous affirmez des choses : par exemple, vous dites qu’on n’apprend rien à traîner sa bosse. Au fond c’est ce que vous dites, hein !

— Ah ! si, à coucher avec des tas de femmes, j’ai appris beaucoup, mais c’est superficiel. Et au contraire, ce que je sais me trompe sur ce que je ne sais pas.

— C’est vrai, quand on rencontre un nouvel être, tout est à recommencer, c’est comme si on n’avait rien appris avec les autres, mais tout de même… et j’admets qu’on rencontre un être qui pour vous vaille tous les autres, qui soit comme un raccourci étonnant. Mais justement… tenez, c’est comme une addition : vous placez des nombres les uns sous les autres, toutes les femmes que vous avez eues ; vous en écrivez un dernier sous lequel vous tirez le trait ; ce dernier est là par pur hasard, sa place n’est pas privilégiée, dans le total il ne vaut qu’accru de tous les autres. Mais pour vous parce qu’il vient en dernier, il vous fait oublier tout le reste. Enfin si un jour vous vous contentez d’une femme, vous feindrez de ne plus tenir compte de toutes les précédentes, mais en réalité vous jouirez tant de celle-là parce qu’elle est enrichie de toutes les autres.

— Mais non, l’amour c’est justement l’impression de la totale différence. Tout d’un coup on échappe à la loi des nombres. On rencontre une femme, et quelques jours après, on s’aperçoit qu’elle est non pas préférable, mais irremplaçable. Et il ne s’agit plus ni du charme lent de l’habitude, ni des fantasmagories de la désuétude. Au fond d’une âme, je perçois la palpitation essentielle et, du coup, je touche à une source inépuisable de suggestions. Ce que je semble avoir sacrifié, je le retrouve au centuple. Dans ce petit miroir étroit, je puis évoquer en profondeur plus de diversité passionnelle que don Juan dans tout le cours de ses longs et maladroits travaux. Je possède le secret d’une contraction ineffable qui l’emporte sur l’accumulation grossière et jamais finie.

— Holà ! vous vous trahissez, vous répétez ce que je vous disais : vous ne vous attachez à une femme que pour évoquer en elle toutes les autres.