— Oui, c’est vrai, j’ai tort, je me laissais entraîner, c’est inexact. Il ne s’agit pas en effet de suggestion. C’est bien plus modeste. L’approfondissement d’une âme me satisfera parce qu’il sera proportionné à mes besoins. Mon âme, ayant des moyens limités, a des besoins aussi limités que peut très bien satisfaire une seule autre âme.

— Mais je croyais que les âmes avaient des besoins infinis.

— Eh bien ! nos besoins réciproques se développeront ensemble. Mais si amoureux que je sois de la création de Dieu, il faut tenir en réserve cette idée que l’amour des âmes n’est qu’un degré dans l’exaltation vers Dieu.

— Dans cette sorte de bavardage, ricana Luc, il y en a toujours un qui a réponse à tout. Mais, tel que je vous connais, la présence d’une âme ne vous fera jamais oublier qu’il y a les âmes. Vous parliez de don Juan. S’il chérissait ce sein et puis cet autre sein, c’est qu’il reconnaissait en chacun un tour inimitable pour dire l’âme particulière qu’il renfermait. Mais toutes les âmes sont désirables ! Adore celle-ci, certes, mais il te faudra aussi adorer celle-là. Allons, Gille, comme le seigneur Jean, il faut courir après les âmes. Ma parole, je me monte !

— Mais Jean était désespéré.

— Oui, de cela même qui l’émerveillait, qu’il y eût plus d’une âme, qu’il y eût tant d’âmes, qu’il y en eût mille et plus. Mais si vous craignez le désespoir !

— Jean avait du génie. Pour moi il ne me faudra pas trop de ce qui me reste à vivre et de mes lunettes pour connaître seulement une âme. Mais à cette étude, je m’exalterai, je m’écrierai que dès mes premiers pas j’aurais dû m’engouffrer dans le premier cœur rencontré, comme dans un trou, car toute âme est inoubliable.

— Tiens, tiens. Alors ? n’importe laquelle ?

— Mais non, je vous l’ai dit. Mon âme n’a pas beaucoup de talent. La plupart des âmes ne sont pas si élevées dans l’échelle spirituelle qu’elles ne puissent se satisfaire d’une dilection particulière et les plus hautes âmes quand elles se rencontrent ne peuvent se séparer car elles n’ont plus d’autre issue que le sein de Dieu. Non, pas n’importe quelle âme. L’amour est plus proche de l’art que de la charité. Cette préférence inexplicable, cette soudaine exclusion de tant de beautés, cette communication incroyable, faite d’un trait infime, que Dieu trace çà et là, pour quelques instants, entre deux âmes, ressemble à cet autre trait dont il est non moins parcimonieux, le talent. Et les âmes distinguées peuvent retomber apparemment à la multiplicité et à la facilité, elles restent blessées de ce trait fugitif et sourdement heureuses de cette ouverture par où l’éternité fut prise au piège.

— Écoutez, tout votre vocabulaire est beaucoup trop subtil… ou trop vague pour moi.