— J’imagine que vous aurez bientôt fait d’épuiser l’âme de Madame… Gille.
— Quand j’aurai épuisé la mienne. Et puis après ? L’amour, comme l’apparition dans le ciel d’un poète, de la beauté particulière qui lui est dévolue est un accident soudain et mortel. Vous ne sentez, hommes, l’infini que dans la ligne, dans la forme, dans le fini. L’amour est une fin, comme une autre œuvre. Ce sera la fin de Gille. Peut-être viendra-t-il un enfant. En tout cas, soulagé, Gille pourra enfin aller à Dieu, mais seulement après avoir longtemps labouré en pleine terre, car l’âme, avant tout, est faite de deux mains.
— Et cette pauvre femme, cette bonne âme ?
— Oui, oui, les femmes ont une âme, il faut y croire, ou tout s’écroule. Mais montrez-moi une belle femme, et j’y croirai. Mais il y a un moment où elle, qui aura introduit dans notre ménage tant d’âmes étrangères : enfants, petits-enfants, gendres et brus, comprendra que j’y admette Dieu et peu à peu il dévorera tout et me ravira.
Il est des saisons, il est une saison pour les âmes, il est une saison pour Dieu. Il y a en moi une difficulté sauvage à me satisfaire et une patience infinie pour lasser la nature. Je fais mon apprentissage : Dieu a voulu que l’homme ne trouve son âme que par des degrés sensibles, selon la succession du temps. Encore un mystère de sa religion.
— Vous vous arrêterez, un beau jour, devant une femme quelconque. Vous vous ébahirez, vous verrez une certitude, mais, je vais vous dire, vous ne vous serez arrêté là que par fatigue.
— Je suis plein d’une grande force dont je suis avare. Mais c’est assez de dureté envers moi-même. Je n’y tiens plus. N’ayant plus qu’une femme, alors enfin j’en aurai une : la dernière sera la première. Je n’ai jamais eu de femme. La facilité est trompeuse : la plus mince, il faut la mériter. Chacune a senti que mes mains qui la prenaient n’étaient pas fermes et la lâchaient déjà un peu, à peine saisie. Aussi, alors même que la passion me l’offrait, elle s’est gardée, sans le savoir. Mon cœur insensible n’a pas été aimé : il a été désiré, c’est autre chose. »
C’est ainsi que ce monde, aujourd’hui lourd à porter, Gille le refaisait comme il pouvait. Jamais il n’avait été aussi loin, pas à pas, dans une voie où le ramenait souvent un souci obscur mais facilement effaré. Et c’était la terreur de divaguer, à l’instar d’un Luc, qui le poussait sur cette corniche abrupte et mal connue. Mais aussi il fuyait Finette.
Son compagnon ne le regardait pas sans sympathie mais il sentait pourtant mourir toute nostalgie pour la vie.