— Non, pas moi, murmure encore Luc.
— … vous dites qu’à travers vos corps passe le flux de l’infini. Vos âmes secouées semblent près de se répandre et de s’éparpiller sans retour. Mais en même temps que vous sentez qu’elles s’écartent pour se perdre dans l’universel, vous bafouillez : « la forme de ton âme est la chose la mieux dissoute, suavement intime dans mon être comme un petit glaçon dans ma bouche ». Mais cela est contradictoire : ou bien vous vous écartez où bien vous vous rapprochez ; ou bien l’amour vous distrait l’un de l’autre, ou bien il concentre l’attention de l’un sur l’autre. Vous sentez que votre âme se quitte, voilà le fait certain mais il faut savoir s’il en est ainsi parce qu’elle se détend dans l’universel ou au contraire se contracte sur celle de l’autre pour à la fois s’y insinuer et s’ouvrir à elle, pour se mélanger avec elle. Mais qu’est-ce que des âmes qui se mélangent ?
Eh bien ! voici ce qu’il en est. Il est vrai que vos âmes font un grand effort pour sortir d’elles-mêmes… Et l’homme est ainsi fait qu’il n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il se quitte. Toi qui as fait la guerre, toi qui as risqué la mort, tu sais pourtant cela, mon petit vieux. L’homme vit le plus, quand il tend sa vie jusqu’à la rompre. C’est ainsi que deux amants peuvent croire justement que, selon leurs vœux simultanés et contraires, il n’y en a que pour soi et que tout est pour l’autre… Vos âmes font un grand effort vers quelque chose qui n’est pas elles, vers un troisième être qui se forme entre eux, qui est leur amour. Même s’il n’y a pas d’enfant, cet être en tiers existe, et l’enfant n’est que l’expression de cette évidence plus profonde. Non, les âmes ne peuvent se mélanger, à peine peuvent-elles se mêler, l’amour est inefficace, les amants ne se rencontrent point, les amants ne s’aiment point. Mais ils aiment, ils créent l’amour, ils créent la vie. Leur effort appelle entre eux quelque chose qui n’est pas ce qu’ils veulent (et qu’en même temps ils ne veulent pas, puisque jamais ils ne furent aussi égoïstes), ils ne se perdent pas, ils ne se gagnent pas. Mais ils ont travaillé comme on travaille, sans but, sans fin ; et le fruit de leur travail est là entre eux : un aspect neuf et inattendu du monde, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui est tous les deux. Et tous les ancêtres, ô communion des églises : militante, souffrante, triomphante, sont de jeu. Et même si leur commune éjaculation ne se résout pas en une descendance, il restera à jamais qu’ils furent ensemble, dans le même couloir de mine, sapant le surabondant mystère. Ça devrait vous plaire, tout cela, la vie, Luc, c’est si plastique ; vous qui avez le goût des belles choses.
Luc regarda Gille franchement, tristement, fraternellement.
— J’ai quelquefois pensé à ces choses… Mais… et puis vous parlez de la guerre, toujours, vous autres, cela m’agace, c’est odieux… Alors selon vous, l’amour, c’est de se faire tuer ?
— Oui. A chaque femme rencontrée, autrefois…
— Comment « autrefois » ? Sans blague ?
— Ah oui ! je m’en vais, tout cela finit… Je disais donc : à chaque femme, une intimité éternelle m’était promise. Mais je suis trop faible pour usurper le bonheur de Dieu qui seul peut se donner à chacun, sans être pour cela « le plus prostitué » comme Baudelaire inclinait trivialement à le croire. Jeu de prince, jeu divin. Selon ma loi, l’homme qui se donne ne peut se redonner, s’il ne veut que les choses avec les mots lui glissent des doigts et le laissent sinistrement démuni.
— Enfantillage, ou idiote ignorance, ou… blasphème, comme vous diriez.
— L’homme qui veut la profondeur, doit se serrer. Mais Dieu, dont il n’est besoin que d’appeler la largesse, lui prodigue les compensations. Par la vertu du sacrement il lui donne le pouvoir d’épuiser une âme. Dans l’attente de cette satiété infinie, de cette satiété dont je n’ai pas peur, je salue d’un regret joyeux et farouche les générations de filles fraîches dont l’âge, tranchant bientôt contre moi, m’eût séparé de façon inexorable. Et déjà n’ai-je pas dû m’écarter de toutes ces beautés de cinquante ans qui s’entourent des premières bandelettes. Émouvantes momies ! une première couche d’or, posée sur vos visages, m’a empêché de flatter votre peau.