Cette année-là, M. et Mme Foucher avaient loué pour deux mois, dans la grande banlieue de Paris, à Gentilly, une maison de campagne où ils vinrent passer avril et mai. Agréé officiellement comme fiancé, à la suite de l'assentiment de son père, le poète fut autorisé à venir habiter, près de la bien-aimée, «une vieille tourelle de l'ancienne construction où il y avait une chambre, vrai nid d'oiseau ou de poète[26]». Il prenait ses repas auprès d'elle, et pouvait lui faire sa cour, à la condition expresse de ne jamais rester seul avec elle. Aussi ce qu'il ne pouvait lui dire, il le lui écrivait, et même durant les deux mois où ils vécurent presque côte à côte, la correspondance ne chôma point entre eux.
[26] Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie, tome II, p. 55.
Victor Hugo, dans son autobiographie a joliment évoqué cette maison de Gentilly, le jardin où se promenaient les amoureux, leurs voisins, les fous de Bicêtre, et ce gentil garçon, amené un jour par Paul Foucher, qui avec ses douze ans et ses cheveux d'un blond de lin, «imitait un ivrogne avec une facilité et une vérité extraordinaires».
«Il se nommait Alfred de Musset[27].»
[27] Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie, t. II, p. 57.
La maison existe toujours, et l'un des hommes qui connaissent le mieux Paris et ses environs, dont il s'est fait l'historiographe par excellence M. Fernand Bournon, en donnait fort élégamment ces temps derniers la description dans son état actuel[28].
[28] Fernand Bournon: Victor Hugo à Gentilly, Paris, Lucien Gougy, 1906, in-8º de 10 pp. (Publication de la Société «Les Hugophiles»).
Ces deux mois furent vite passés. En juin, les Foucher regagnèrent, rue du Cherche-Midi, l'hôtel de Toulouse, où séait le Conseil de guerre. M. Foucher en avait longtemps tenu le greffe, qu'il avait cédé, depuis quelques années, à son beau-frère M. Asseline, et y avait cependant conservé son appartement.
Le premier volume des Odes paraissait à ce moment[29]; et, de la rue du Dragon, attendant, pour que le mariage ait lieu, le versement de la pension promise sur la cassette royale, Victor Hugo avait repris sa correspondance journalière avec sa fiancée, à laquelle ne tarda point à s'en joindre une autre, assez suivie, avec son père, le général.
[29] Les Odes et Poésies diverses parurent en juin 1822, chez Pélicier, libraire, place du Palais-Royal. Il éditait, la même année, les Romances historiques traduites de l'espagnol d'Abel Hugo, qui avait été l'intermédiaire entre le poète et le libraire. Pélicier ne fit point fortune et ses affaires furent moins que brillantes. Il méritait mieux cependant, ne publia-t-il point, toujours en 1822, les premiers Poèmes d'Alfred de Vigny. Ils tenaient trop du chef-d'œuvre pour ne point passer inaperçus.