Non content de lire et d'écrire, (il lui faut savoir gré de ne s'être point attelé à une traduction d'Horace ou des Géorgiques), le général a eu l'inconsciente ironie de vouloir fonder, à Blois, une société littéraire! Et l'on ne saurait croire combien de pas et démarches il faut, pour ne point aboutir à faire autoriser par le gouvernement une telle chimère.
Littéraire ou non, nulle société n'avait, cette année-là, chance d'être autorisée. Saumur, Belfort, La Rochelle, trois conspirations militaires avaient marqué l'année 1822. Condamnations et exécutions: les hommes de 1815, revenus au pouvoir, s'étaient montrés implacables. L'on poursuivait jusqu'à Béranger, et un autre chansonnier, Eugène de Pradel, se voyait, en mai, condamner à six mois de prison.
Victor ne se rebute point cependant. Du ministère de l'Intérieur, où M. Lelarge de Lourdoueix[30] présidait à la division des beaux-arts, sciences et belles-lettres, à la direction de la police, que M. Franchet-Desperey[31] devait à son mariage avec la cadette des Sainte-Luce, il voit de près et peut admirer les rouages de notre administration. C'est presque un chapitre de Courteline: un dossier perdu.
[30] Jacques-Honoré Lelarge de Lourdoueix, né en 1787 au château de Beaufort, près Boussac (Creuse). Après avoir fait ses études à l'ancien collège de Pont-Levoy (Loir-et-Cher), et un court passage dans l'administration, il se vit confier la rédaction de la Gazette de France, qu'il quitta momentanément pour prendre en 1821 la direction de la division des beaux-arts, sciences et belles-lettres au ministère de l'Intérieur. Démissionnaire à la chute de M. de Villèle et à l'avènement du ministère Martignac, il devint à la Gazette de France le collaborateur de M. de Genoude, à qui il succéda en 1849. Il est mort à Paris, en 1860.
[31] Franchet Desperey, fils de cultivateurs des environs de Lyon où il était né vers 1775. Après des emplois infimes, poussé par la congrégation et servi par les relations du roi de Prusse avec la famille de Sainte-Luce, s'était vu appeler en 1821 à la direction générale de la police par le ministère Villèle. Fanatique et ultramontain, accusé d'avoir organisé avec le préfet Delaveau les massacres de la rue Saint-Denis (19-20 novembre 1827), il dut quitter la direction de la police à l'arrivée au pouvoir de M. de Martignac. Les ordonnances de juillet le nommèrent conseiller d'État et membre du conseil privé. La Révolution de 1830 mit un terme à cette faveur. Il se retira en Prusse, où sa belle-sœur, l'aînée des Sainte-Luce avait épousé un général.
Puis, c'est, bien naturelle, son impatience de voir se terminer ses affaires aux ministères—toujours la pension promise—pour pouvoir épouser celle qu'il aime, et toujours également le soin qu'il a de recommander ses frères, ce pauvre Eugène surtout, à la sollicitude et à la... générosité du général.
Celui-ci n'est riche que de cédules hypothécaires du roi Joseph, moins que des châteaux en Espagne, la pension des fils s'en ressent, semble-t-il. Mais qu'importe, la première édition des Odes s'épuise avec une rapidité que le poète n'osait espérer. Il songe déjà à une seconde. En vendrait-on, à Blois?
Paris, 4 juillet 1822.
Mon cher papa,
Je mettais à suivre la demande de la Société autant d'activité que le bureau des belles-lettres y mettait de lenteur. Enfin, il y a quelques jours M. de Lourdoueix m'annonça qu'il fallait m'adresser aux bureaux de M. Franchet, c'est-à-dire à la police générale; il me demanda en outre la liste des membres que je ne pus lui donner: puis il ajouta que du reste, puisqu'elle était recommandée par moi, la Société de Blois était sans doute composée de manière à ne pouvoir inquiéter le gouvernement. Je crus pouvoir lui en donner l'assurance et il me dit que très probablement, dans le moment de troubles où nous sommes, l'approbation de l'autorité dépendrait de la composition de la Société.
Je me rendis d'après son indication aux bureaux de la direction de la police, où l'on me promit de faire des recherches. Hier j'y suis retourné et le chef de bureau auquel a dû être renvoyée la demande (qui est je crois celui de l'ordre) m'a déclaré l'avoir cherchée en vain et n'en avoir jamais entendu parler. Il paraît donc qu'elle s'est égarée de l'un à l'autre ministère. Il m'a conseillé d'en faire expédier sur-le-champ une autre accompagnée de la liste de MM. les membres et des statuts; car c'est d'après ces pièces que doit décider le ministre, lequel, m'a-t-il dit, accorde très difficilement ces sortes de demandes dans l'instant de crise où nous sommes.