«Et voilà pourquoi les paniers vont le désoler, les paniers qui coupent la ligne, défigurent le chef-d'œuvre du Créateur, refont des torses artificiels et, qui sait, nous ramèneront peut-être par des gradations successives à la crinoline, la terrible crinoline de 1860.

«Et c'est alors que surgit à nouveau, fatale et inexorable, la question de cet objet de toilette, appelé par nos voisines pudibondes un inexpressible, et par nous autres,—plus souples et moins prudes—un pantalon.

«Nos arrière-grand'mères, ces aimables vieilles, qui firent les beaux jours de l'Empire, même nos aïeules—ces sexagénaires d'aujourd'hui—ignoraient absolument l'usage du pantalon. Dans ce temps, les jupes tombaient toutes simples sans ficelles, sans complications; il ne fallait pas hérisser d'obstacles la voie devant des héros qui n'accordaient à l'amour que quelques minutes entre deux campagnes et n'avaient que le temps de passer et de vaincre.

«Mais avec la crinoline, avec tout l'imprévu des coups de vent, des montées en voiture, des chutes possibles, etc., il fallut forcément protéger notre... pudeur contre les regards trop indiscrets; et les maris, goguenards après avoir vu leur épouse se barder de fer, se palissader de baleines et de tissus indéchirables, se mirent à rire dans leur barbe en pensant qu'ils avaient peut-être un peu défendu leur front.

«Et ce n'était pas tant l'obstacle matériel qui décourageait les impertinents, mais la suggestion morale n'y était plus. Comme me l'expliquait un jour M. Nisard—encore un directeur politique—autrefois quand on apercevait, ne fut-ce que la cheville d'une femme, l'imagination grimpait le long de cette cheville jusque dans les réduits mystérieux et touffus où se célèbrent les sacrifices chers à la blonde déesse; mais alors même qu'on apercevrait la jambe jusqu'au genou, si l'on sait que ce bas bien tiré aboutit à un entonnoir de batiste, l'inspiration s'envole à tire d'aile.

«Je sais bien que nous avions fini par réduire ce pantalon au strict minimum, tellement qu'il n'était plus pour ainsi dire... qu'une expression géographique. Descendant à peine sur la cuisse, formé de tissus délicats et diaphanes, partagé en deux sections par une de ces larges voies stratégiques qui permettent le régime du laissez-faire et du laissez-passer (je ne sais si je me fais bien comprendre), le pantalon était devenu plutôt un ornement qu'une défense proprement dite.

«Et pourtant celles d'entre nous qui ont étudié le dix-huitième siècle, qui connaissent l'Embarquement pour Cythère, de Watteau, l'Escarpolette, de Fragonard, avec son envolement de jupes zinzolin et ses aperçus polissons, savent bien le charme étrangement attractif produit sur les nerfs exacerbés du mâle par la vue de belles jambes, émergeant blanches et satinées à travers les froufroutements des linons et des dentelles, se profilant au hasard des renversements imprévus, nues et sans obstacle, l'envers du jupon en satin rose, avec une ligne coupée seulement par quelque jarretière franfreluchée.

«Celles-là étaient dans le vrai; aussi profitant des modes dernières, des costumes tailleurs, collants et tout simples, des robes fourreaux, beaucoup d'entre nous avaient carrément supprimé le pantalon, au moins du 1er avril au 1er octobre, époque légale pendant laquelle on ne fait pas de feu dans les bureaux des ministères. Cette suppression pouvait indiquer la saison et la température, absolument comme les moines barométriques annoncent le temps probable en coiffant ou en supprimant leur capuchon.

«Quelques arriérées pourtant tenaient bon même en été, donnant des raisons d'hygiène, de poussière, de chaleur... comme si la bonne eau du bon Dieu n'était pas la grande purificatrice, arguant de promenades en mails avec obligation de monter sur l'échelle de Jacob; mais la masse intelligente—j'en étais—avait bravement aboli cette partie du costume au moins inutile, ce pantalon qui n'empêche pas grand'chose, je le concède, mais qui n'aide à rien, ce qui est déjà un grand tort.