Charles Virmaître, que l'on pille souvent et que l'on cite rarement, a raconté tout au long l'aventure. Le mieux est de la lui emprunter:

«Une des filles les plus en réputation de la Reine Blanche était Nini, la belle en cuisses; elle n'avait pas de rivale pour marcher sur les mains. Quoique pas républicaine, elle était sans culottes; aussi, pour ne pas offenser la pudeur du municipal, chargé nonobstant de faire respecter la morale, elle ramassait ses jupons entre ses jambes, les fixait à la ceinture avec une épingle, et en avant deux.

«Un soir, les jupons, mal attachés, tombèrent; elle ne s'en aperçut pas et fit la culbute. Oh!... le municipal, qui n'en perdit pas une bouchée, ne put s'empêcher de crier:—N... de D... les belles cuisses!

«Le nom lui resta»[446].

Comme pour les bourgeoises du temps, c'était presque, pour une danseuse, se faire remarquer, que d'avoir un pantalon. Thomas Graindorge,—le futur académicien M. Taine—entraîné par ses amusantes Notes sur Paris dans un bal public, croyait, quelques années plus tard, utile de faire remarquer, à deux reprises, que Mlle Mariette, l'étoile du lieu, portait ce qu'il appelait des caleçons:

«Teint bistré, une grosse taille, maigre pourtant, mais tout en muscles... elle danse en relevant ses jupes à pleine poignée. (J'ai déjà dit qu'elle avait des caleçons, mais j'ai besoin de le redire)»[447].

Sans nous fixer sur ce point de doctrine, les Goncourt ont consacré une jolie page à la notation d'un de ces bals. Elle complète heureusement les impressions de Thomas Graindorge.

«Contre l'orchestre s'est formé un quadrille, que de suite entoure tout le monde, attiré par la vue de la seule jolie femme du bal, une Juive, une jeune Hérodiade, une fleur de la perversion parisienne, un merveilleux type de ces fillettes éhontées qui vendent du papier à lettres dans les rues à la brume. Et pendant qu'elle levait toute droite la jambe et que l'on voyait, un instant, à la hauteur des têtes, une pointe de bottine recourbée et un bas de mollet dans un bas rose, son danseur faisait apparaître, en un cancan forcené, toute la crapulerie de la plèbe du dix-neuvième siècle»[448].

A cet «œil juif et cerné», à cette crapulerie, à ce cancan forcené, vite opposons la merveille des yeux de Mlle Polaire et la grâce troublante de sa danse. Ceci fera oublier cela.

«Polaire, ça vous représente d'immenses yeux fous dans un teint d'épi mûr, une taille invisible, des mollets dans un bouillonnement de dentelles, de la poésie de café-concert ou de la prose de Claudine à Paris.