«Oui, par le caractère de sa beauté qui n'est qu'à elle et qu'elle semble avoir inventée, cette petite femme symbolise toutes nos joies et nos rosseries, nos langueurs, nos désirs, nos nostalgies même»[449].
Les danseuses du bal de Solférino, au camp de Châlons n'en symbolisaient pas tant. Par contre, elles levaient volontiers la jambe dans des quadrilles où elles avaient pour vis-à-vis la fine fleur de nos cavaliers, et à défaut d'un «floconnement de dentelles», elles laissaient apercevoir sous leurs jupes troussées les jambes unies et longues de pantalons qui, pour se livrer à cet exercice, commençaient à devenir obligatoires.
Dans une de ses planches consacrées au camp de Châlons, le dessinateur Randon a, en effet, relevé cet avis amusant:
Au Bal de Solférino
| Messieurs les cavaliers sont priés de ne pas fumer en dansant et de moucheter leurs éperons. | Les dames qui n'ont pas de pantalons sont priées de ne pas lever la jambe plus haut que la ceinture[450]. |
Ne me sentant aucun goût pour la profession assez décriée d'expert en écriture, je n'aurai garde de certifier l'authenticité de ce document, me bornant à constater que, même en dehors du Bal de Solférino, le pantalon entrait pour tout de bon dans les mœurs du camp de Châlons. Tels que les représente Randon, ils n'étaient pas jolis, jolis..., mais c'était la mode du jour.
Les quadrilles auxquels ces dames prêtaient la folie de leurs jambes devaient se ressentir de l'assurance que leur apportait la présence d'un pantalon sous leurs jupes: un an plus tard, alors que l'exposition de 1867 battait son plein, Bertall pouvait écrire avec justesse dans la Vie Parisienne:
«L'introduction du pantalon dans la toilette féminine a révolutionné la chorégraphie parisienne; il y en a de toutes espèces: brodés, soutachés, à guipures, à dentelles, ils n'ont jamais de sous-pieds»[451].
N'exagérons rien: ils n'avaient plus de sous-pieds, ils en avaient eu.
Voici donc la pudeur sauvegardée et le fâcheux délit d'outrage à la morale publique évité. La danse est toutefois devenue plus osée, bientôt les grincheux pourront se demander si ce vêtement protecteur qui voile plus qu'il ne cache, n'a pas ajouté quelque chose à la hardiesse des entrechats. Par ses dentelles, par sa transparence à travers laquelle apparaît le rose de la chair, n'est-ce pas un nouveau piment offert au palais blasé des curieux?