J'ai vu l'pantalon d'la Goulue[458].
Jules Jouy a fait beaucoup mieux, certes, et je n'aurais pas cité ces vers, s'ils n'avaient pas eu un véritable intérêt documentaire.
La Goulue! Son nom, ses cheveux blonds et sa chair superbe de flamande, les audaces de sa danse et le tortionnement de ses déhanchements, l'admirable bête d'amour! et comme elle incarnait bien, entre le bal où elle dansait et l'Américain où elle aimait à souper, la fête et la vie parisiennes telles que se l'imaginent les étrangers, tous ceux qui ne connaissent de Paris que le champagne des restaurants de nuit, et ignorent tout du «vieillard laborieux», de ses «travaux» et de ses «outils».
Félicien Champsaur en a tracé, dans son Amant des Danseuses, un crayon d'un réalisme peut-être outré[459]. Je préfère lui opposer les demi-tons atténués de cette esquisse du Gil Blas. Puis, elle a l'avantage de ne pas se montrer dure pour une femme dont la danse nous a réjouis, les uns et les autres et qui, depuis, a su se montrer brave devant le danger et dans l'adversité.
«Le piment des Rops comme le charme des Willette réside évidemment dans ces demi-mesures; la Colombine retroussée est plus aguichante que si son anatomie ne disparaissait pas, mystérieuse et inatteinte, sous un fouillis de dentelles, et ce fut aussi la raison du succès jadis de cette désirable créature qui avait un nom bien réaliste: la Goulue; les yeux s'allumaient quand, d'un geste rapide de faucheuse, elle ramassait ses jupes et dansait en pantalon, le décolletage de sa gorge attirait moins les regards que l'entre-deux cousu et marqué de sueur.»[460].
Ou c'est, sous la plume de Georges Montorgueil, ce très joli portrait de Louise Weber. Ne fut-elle pas, dans son genre, mêlée de très près à la Vie à Montmartre?
«On a voulu que Louise Weber ait été repasseuse: elle n'a guère que passé et repassé devant les bastringues jusqu'au jour où, gamine effrontée, à l'âge équivoque et sans sexe, elle osa en franchir le seuil. Quel fruit de belle santé! Appétissante et vermeille, blonde d'un blond soyeux, et la toison abondante. Le regard libre, la bouche petite et bien dessinée, le nez un peu épaté, mais aux ailes mobiles des voluptueuses et des sensuelles. Provocante et hardie, splendide de chair, évocatrice des flamandes de Rubens, dont la kermesse met le corps en folie, elle n'attendit pas d'être femme pour exprimer la synthèse de la bête de luxure et de plaisir. Elle fut bacchante du premier jour où la musique éveilla la lascivité de ses pas. Ivre de cadence, elle dansa, effrénée, par une obscène intuition du rythme. Ses hanches se tortionnaient comme si la brûlaient les tisons des stupres. Elle était populaire et canaille, ordurière même, quand son esprit s'arrêtait à mi-corps, et qu'elle tendait nue, dans l'audace d'un violent retroussis, sa croupe de nerveuse et blanche cavale»[461].
Si le gosse de Jouy avait vu le pantalon de la Goulue, d'autres plus heureux, la virent, en effet, danser sans pantalon et ses efforts pour dépouiller cette... culotte de Nessus, ou pour la détacher au moment propice ne se comptent pas.
Auprès du Père la Pudeur qui intervenait et morigénait, elle s'excusait balbutiante, avec humilité presque: