Sans être de ces vicieuses, il peut arriver à une femme d'oublier qu'elle n'a pas de pantalon et entraînée par le démon de la danse, plus dangereux évidemment que celui de Socrate, de laisser constater le nu de ses cuisses, dans un cavalier seul auprès duquel la pyrrhique n'était qu'un très petit hydromel.
Ce fut le cas de la Sabotine de Jean Reibrach et il fallut l'arrivée du municipal au milieu des rires et des huées que soulevait la simplicité de ses dessous pour la rappeler à la réalité et la faire souvenir que, dans les fêtes foraines, certains musées sont visibles pour les hommes seulement!
«Un rire formidable s'éleva, courut la galerie de proche en proche. Sabotine n'avait pas de pantalon; dans sa fureur de danser elle l'avait oublié, lorsque le garde républicain de service se montra, gesticulant, sans pouvoir se faire comprendre. Elle comprit, s'éclipsa subitement»[471].
Sans aller jusqu'au laisser aller lourd et canaille des chahuteuses berlinoises de Lossow, ce sont les restaurants de nuit, où succède au quadrille officiel les entrechats des intimités.
Le Père la Pudeur n'a guère voix au chapitre une fois que le Moulin et que Tabarin ont fermé leurs portes. Les pantalons peuvent ne plus l'être, ou même ne plus être du tout. Si la pudeur n'y gagne pas, les étrangers pour lesquels le champagne des boîtes de nuit n'est jamais assez sec ne songent pas à se plaindre, et, curieusement regardent et notent:
«Les danseuses de haute marque,—qui, tout à l'heure, au bal, m'ont appris, par leur trémoussement et leur mimique que le cancan et le chahut ont été rejoindre les vieilles lunes et m'ont montré—des lunes nouvelles... les danseuses sont presque toutes en possession d'un Sigisbé dont elles semblent peu se soucier. Elles entament des colloques d'un bout de la salle à l'autre; ou bien, prises d'un vertige, elles quittent subitement leur chaise et recommencent leur pas, leur fameux pas, que l'Europe civilisée nous envie, ce pas qui consiste à tenir d'une main le gros orteil de leur jambe droite, tandis qu'elles sautent en cadence sur le pied de la jambe gauche. Elles tournent ainsi sur place à la façon des derviches, exhibant le fouillis de leurs dessous de batiste... Je remarque que certaines pour ménager les valenciennes authentiques de leurs pantalons officiels, en ont passé un autre et que proh pudor! cet autre est ouvert! Enfin, il en est qui n'ont pas de pantalon du tout et le prouvent jusqu'à l'évidence!!! J'en demeure consterné. Mon étonnement étonne mes voisins qui me prennent sûrement pour un provincial.
«A mes côtés, un ménage anglais—un vrai—regarde la scène. Ce cabaret leur a été indiqué par le gérant de leur hôtel, comme un des dix endroits curieux de Paris. Aussi les solides jambes et les pantalons absents ne les effarouchent pas. L'Anglais sourit aux pyrrhiques réalistes; l'Anglaise les contemple sérieusement avec son face-à-main... Shocking perhaps, but amusing certainly»[472].
Depuis, le bal Tabarin, qu'illuminent de leur gaîté les panneaux de Willette, le peintre par excellence de la Montmartroise en pantalon, semble avoir rénové l'art de la danse. La valse lente y règne en maîtresse, mimée plutôt que dansée. La matchiche y triompha, puis vinrent le tango et la furlana...
Les temps de la Goulue ne sont plus. Pourtant le quadrille naturaliste a subsisté et sévit encore. Fidèles à la tradition, les directeurs n'ont osé rompre avec le passé et sacrifier ce laissé pour compte de l'ancien Élysée-Montmartre, où, du moins, les danseuses semblaient prendre quelque plaisir à cette gymnastique et oublier qu'elles gagnaient leur cachet.