Elles avaient pour elles le sourire de la jeunesse. La Goulue restait gracieuse dans ses pires audaces et Rayon d'Or n'était pas sans charme.

On faisait cercle, alors, autour du quadrille et les premiers accords en étaient bienvenus. Aujourd'hui, les étrangers et les provinciaux sont seuls sensibles à ces expositions de lingerie faites pour la montre. Ces bouillonnements de dentelles et de jupons paraissent dater d'une autre époque.

Des dames que leur âge et que leur corpulence devraient rendre respectables, sous l'aveuglante lumière des projecteurs électriques manœuvrés par les pompiers de l'établissement, tournent, sautent, se troussent et automatiquement lèvent la jambe. Numéro vieilli, dont l'attrait semble depuis longtemps disparu, et qui a perdu tout imprévu et tout charme, c'est moins de la danse que du maniement d'armes.

Cela tient à la fois de la progression et du dernier salon où l'on... passe. On s'attend à entendre tomber les crosses et claquer les bretelles de fusils; on attend, aigrelet, le bruit d'un timbre.

De ce quadrille à son agonie, André Warnod a gravé une eau forte très poussée. C'est une véritable épreuve d'amateur. Qu'il veuille bien me permettre de la reproduire comme un document précieux pour l'histoire de ce temps:

«Mais un timbre électrique résonne, assourdissant. A cette sonnerie, les grosses femmes, en robe de soie de couleur vive et en corsage de lingerie, s'agitent, se lèvent, secouent leurs jupons.

«Le chef d'orchestre a levé son bâton et l'orchestre qui, tout à l'heure, dévidait l'interminable écheveau des airs langoureux d'une valse viennoise, éclate de rire, fuse en feu d'artifice, et commence un refrain gaillard du grand Offenbach. Une projection électrique descend et trace un rond lumineux sur le plancher du bal... Comme des goélettes fendant les lames, les femmes du quadrille, toutes voiles dehors dans un bruissement de dessous éblouissants, fendent la foule houleuse.

«Les voici debout, chacune à leur place. Leurs jupes déjà s'agitent, on dirait que les dessous qu'elles retiennent captifs ont hâte de se déployer et ne veulent plus attendre. La grosse Nini tire la jarretière rouge qui retient son bas blanc; un peu de chair grasse et blonde apparaît entre ce bas et les dentelles du pantalon; une autre frotte la semelle de ses souliers sur la planche à colophane. Mais voilà qu'en avalanches, en roulements de tambour, en ronflements des cuivres, en appels stridents des trompettes, le quadrille commence, et tout change. Les grosses dames de tout à l'heure retrouvent une agilité dont elles ne semblaient pas capables; elles vont, viennent, tournent, tourbillonnent comme des toupies, lèvent la jambe plus haut que la tête et bondissent, comme fouettées par les rafales des cuivres qui éclatent, là-haut sur le balcon de l'orchestre.