«Elles sont à présent toutes les quatre sur la même ligne; leurs dessous déployés orgueilleusement ne font plus qu'une seule et même chose, qui semble animée d'une seule et même vie: les mouvements crapuleux des torses, des croupes et des hanches qui roulent mettent en mouvement toute cette masse de batiste et de dentelle, qui moutonne, frissonne, s'agite, s'enfle et s'amplifie. Les projecteurs électriques dardent leurs flots de lumière qui exagèrent cette blancheur, colorent les ombres de bleu et de mauve; les rubans des jupons montrent leurs couleurs vives, rouges ou vertes, et toute cette blancheur est soutenue par le rose de la chair, qui apparaît, chaude et dorée, toute baignée de lumière et voilée par les dentelles qui se retroussent aux mouvements de la danse.
«Ce sont les dessous magnifiques qui vivent et non plus les danseuses. On ne les voit plus, elles n'existent plus; on n'a plus devant soi que de grandes fleurs ardentes, fleurs de linge intime, qui s'étale impudiquement, avec, au centre, comme un pistil provocant, une jambe qui s'agite éperdument, jambe gaînée de blanc, de rose ou de vert, avec la jarretière éclatante, ou bien une jambe toute nue jusqu'à la chaussette noire, et toutes ces jambes dans un mouvement qui devient hallucinant, tournent, s'agitent et battent l'air, comme affolées par la musique infernale des cuivres et de la grosse caisse qui scande et marque la mesure.
«Maintenant il n'y a plus qu'une danseuse toute seule dans la lumière brutale. Un grand chapeau rouge, empanaché et lourd, couvre ses cheveux jaunes, et son abondante poitrine qu'aucun corset ne soutient, suit les mouvements de la danse. Avec ses yeux peints et son sourire trop rouge, avec sa chair fatiguée et ses hanches de robuste gaillarde, elle évoque toute, les crapuleuses luxures.
«Elle a des bas noirs et des jarretières rouges, les pas qu'elle fait sont d'abord menus, sautillants, timides. La jupe est ramassée comme par un geste de pudeur, et puis, tout à coup, les dessous se déploient comme un étendard, la femme se renverse en arrière, et, la jambe dressée, commence sa danse éperdue, libérée de toute entrave, hors d'un pantalon trop court qui remonte pour qu'on voie de la chair nue... Et puis, dans un écroulement, le pied pointé tout droit se lance en avant et la femme s'abat dans un grand écart qui semble l'écarteler, tandis qu'autour d'elle les dessous frissonnent encore avant de s'apaiser.
«C'est fini, l'orchestre se tait. La danseuse se relève et, par une dernière impudeur, tourne le dos au public, se penche en avant et relève ses jupes par-dessus sa tête[473]».
Le geste n'est pas nouveau. Il était familier à la Goulue, qui, sous la transparente batiste de son pantalon, avait accoutumé de faire ainsi saillir le double globe de ses fesses. Il était connu des habitués de l'Élysée et un dessin de Heidbrinck le célébra dans le Courrier Français[474].
Ces exhibitions eurent à subir, durant deux ou trois hivers une rude concurrence. Aux retroussis de la danse, le music-hall, malin, avait opposé les déshabillés. Ils firent fureur et il n'y eut bientôt pas concert, dont une des pensionnaires, ne laissât, chaque soir, pour l'édification et la joie du public, tomber ses jupes, pour apparaître ensuite en pantalon, puis en chemise, à moins que ce ne fut le contraire. Le scénario variait peu.
On me voit d'abord en chemise
Puis m'vêtir sans plus de façon.