L'accident prévu devait donc se produire, et l'on fait communément remonter à «cette vision d'art» l'origine de l'ordonnance de police qui imposa le port du «caleçon» à toutes les comédiennes, chanteuses, danseuses et simples figurantes des divers théâtres de Paris»
«Mlle Mariette n'est pas étrangère à l'ordonnance qui prescrivit les caleçons. Un soir, cette danseuse eut sa robe, ses jupons et ses paniers enlevés par les aspérités d'un décor sortant du dessous et posa pour l'antique pendant quelques secondes devant une salle fort garnie applaudissant à ce spectacle inattendu.»[105]
Le lieutenant de police avait-il attendu l'accident pour intervenir, ou, en contravention, Mlle Mariette méritait-elle une amende, comme une vulgaire théâtreuse?
La première des deux hypothèses est la plus plausible. L'Administration s'émeut toujours après, elle prévoit rarement.
Une telle ordonnance ne pouvait pourtant passer inaperçue. Les plus graves problèmes de la politique ou de la diplomatie sont peu de choses, auprès des amours d'une comédienne ou des débauches d'une fille d'Opéra. Le Journal des inspecteurs de M. de Sartines et les rapports de Marais sont, à ce point de vue, singulièrement édifiants. Paris a pu vieillir, mais n'a guère changé.
Aussi, devons-nous à l'ordonnance, rendant le caleçon obligatoire, deux des pages les plus gaies peut-être de la correspondance de Grimm:
«C'est Camargo qui osa la première faire raccourcir ses jupons, et cette invention utile qui met les amateurs en état de juger avec connaissance les jambes des danseuses, a été depuis généralement adoptée; mais alors elle pensa occasionner un schisme dangereux. Les jansénistes du parterre criaient à l'hérésie et au scandale, et ne voulaient pas souffrir ces jupes raccourcies; les molinistes, au contraire, soutenaient que cette innovation nous rapprochait de l'esprit de la primitive Église, qui répugnait à voir des pirouettes et des gargouillades embarrassées par la longueur des cotillons. La Sorbonne de l'Opéra fut longtemps en peine d'établir la saine doctrine sur ce point de discipline qui partageait les fidèles. Enfin, le Saint-Esprit lui suggéra, dans cette occasion difficile, un tempérament qui mit tout le monde d'accord; elle se décida pour les jupes raccourcies, mais elle déclara en même temps, article de foi, qu'aucune danseuse ne pourrait paraître au théâtre sans caleçon. Cette décision est devenue depuis un point de discipline fondamental dans l'église orthodoxe, par l'acceptation générale de toutes les puissances de l'Opéra et de tous les fidèles qui fréquentent ces lieux saints[106]».
Mercier commente également cette ordonnance. Il ne la fait intervenir qu'après l'accident de Mlle Mariette et témoigne de l'ignorance dans laquelle les Parisiennes vivaient généralement de ce voile protecteur:
«C'est toujours après l'accident que vient la loi réparatrice. Le jeu subit d'une décoration ayant accroché les jupons d'une comédienne et coupé son rôle, il s'ensuivit une ordonnance de police, qui enjoint à toute actrice ou danseuse de ne paraître sur les planches d'aucun théâtre sans caleçons.
«L'actrice qui joue le rôle grave de Mérope ou d'Athalie n'en est pas plus dispensée que celle qui bondit et fait des cabrioles au-dessus des têtes pressées du parterre. Cette loi s'étend depuis la salle de l'Opéra[107] jusqu'à la loge du grimacier.