—Elle dansa sans caleçons et fit sa rebaltade avec la même force, ce qui causa au parterre un tumulte de gaieté tel qu'on n'en avait jamais vu à Barcelone. Le comte Ricla qui, de sa loge, avait tout vu et qui se sentit à la fois saisi d'horreur et d'admiration, fit appeler l'inspecteur pour lui dire qu'il fallait exemplairement punir cette audacieuse autrement que par les amendes ordinaires.—En attendant, amenez-la moi.—Voilà Nina dans la loge du vice-roi, et qui, avec son air effronté, lui demande ce qu'il lui voulait.—«Vous êtes une impudente et vous avez manqué au public.—Qu'ai-je fait?—Le même saut qu'hier.—C'est vrai, mais je n'ai pas violé votre loi, puisque personne ne peut dire qu'il a vu mes culottes; car, pour être sûre qu'on ne les verrait pas, je n'en ai point mis. Pouvais-je faire plus pour votre maudite loi qui par surprise, me coûte déjà deux écus? Répondez-moi.» Le vice-roi et tous les grands personnages présents eurent besoin de se mordre les lèvres pour s'empêcher de rire, car dans le fond Nina avait raison, et une discussion approfondie sur cette loi violée ou non eût produit un grand ridicule. Le vice-roi, qui sentit la fausse position où il se trouvait, se contenta de dire à la danseuse que si à l'avenir il lui arrivait de danser sans culotte, elle irait passer un mois en prison au pain et à l'eau. Nina fut obéissante»[117].
Le caleçon, c'était un peu pour le public le fruit défendu et sans qu'à Londres une loi aussi draconnienne interdit aux danseuses de laisser voir le leur, le parterre se montrait friand de ce voile intime. Mlle Coulon, qui, dans ses pirouettes, laissait voir jusqu'au dernier bouton de sa culotte, savait le prix que les spectateurs attachaient à cette exhibition:
«La danseuse Coulon a dansé la première; il m'a paru ainsi qu'à tous les spectateurs qu'elle a fait beaucoup de progrès, surtout dans les sauts, car elle a fait voir au moins dix fois, dans de très longues pirouettes, le plus haut bouton de son caleçon; elle a été fort applaudie»[118].
Au surplus, La Nina n'était pas seule à supprimer, quand il lui chantait, le caleçon réglementaire: les comédiennes, à qui il était, à vrai dire, moins nécessaire, ne se gênaient pas davantage. D'où ce dialogue emprunté à Casanova, car il faut toujours revenir à ce diable d'homme quand il s'agit de la fin du XVIIIe siècle:
—Quand même nous saurions nos rôles comme le Pater, nous sommes certaines de rester court si le souffleur n'est pas dans son trou.
—Fort bien, madame, dis-je à celle qui était chargée du rôle de Lindane, je remplirai moi-même votre trou, mais je verrai vos caleçons.
—Il serait difficile, dit le premier acteur, elle n'en porte pas.
—Tant mieux.
—Vous n'en savez rien, monsieur, lui dit-elle[119].
Cette manie aussi qu'ont certaines gens de ne pouvoir garder pour eux les petits secrets qu'une défaillance ou un moment d'abandon ont pu leur révéler!