Alors il lui demanda qu'elle était la constitution de leur état.»—«Une monarchie, qui tient par le plus puissant lien à la démocratie, répondit le lunian; ou, plutôt, c'est le peuple qui gouverne par l'organe de son monarque. Un sénat, composé de tout ce que l'empire possède de plus éclairé et de plus vertueux, forme son conseil, et lui transmet les actes de l'autorité. Les ministres ne sont point comme ceux que je vis dans les états de l'Orient, des souverains souvent plus puissans que les monarques eux-mêmes; mais des simples organes du monarque, pour exécuter ses volontés, et pour lui transmettre celles de ses sujets. Enfin, le roi de la Lune n'est autre qu'un père de famille, qui veille nuit et jour à la sûreté, aux besoins et au bonheur de ses enfans. Il se ferait un crime de leur ravir un seul de ses momens, sachant qu'il les leur doit tous, et qu'un roi ne doit s'occuper jamais de lui-même.» Le politique avoua que cette constitution, basée sur un principe aussi sublime, était celle qui contribuerait au bonheur de l'humanité, si elle était adoptée dans tous les états…. Quittant alors ce sujet, il questionna Alphonaponor sur le commerce et l'industrie. Le lunian répondit, que l'industrie était portée au plus haut point dans sa planete; mais qu'elle était circonscrite, le système de l'uniformité qui existait dans son pays l'exigeant…. «Nous ne multiplions point, dit-il, les objets de luxe, ni les ornemens: le triomphe des arts se porte généralement sur les objets utiles. Que nous importe d'avoir des voitures de cent sortes, des maisons construites et meublées différemment; des habits de mille façons; ce qui ne peut exister qu'aux dépens du bon goût et du bon sens! Nos maisons sont propres, commodes, élégantes, et formées sur le même plan. Si d'un coté l'uniformité paraît déplaire, de l'autre elles concourt à l'harmonie. Lorsque nous voulons trouver la variété, nous contemplons le ciel et nos campagnes, et notre envie est pleinement satisfaite. Les objets d'agrément sont rares dans ces maisons; des colonnes qui offrent à nos yeux l'aspect de la majesté, sentiment peut-être le plus utile à l'homme, les forment principalement. Nos meubles sont commodes, mais en petit nombre. Nos habits ayant toujours les mêmes formes, nous ne connaissons point les modes. Les arts libéraux doivent être bornés chez nous; mais ceux qu'on y voit en vigueur sont encouragés par tout les moyens. Les inventeurs sont distingués par l'opinion; et récompensés avec éclat par le monarque … Enfin nos instrumens d'agriculture, de mathématique, de physique, d'astronomie, de musique même, sont à un point de perfection au-dessus de tout ce qu'on a vu sur la terre, malgré que, d'après ce que j'ai découvert, l'industrie s'y soit élevée à une hauteur assez grande: on pourrait dire, même, que c'est elle qui y a fait le plus de progrès.»
«Vous ne connaissez donc pas ceux de nos sciences, répondit un astronome, et sur-tout de celle dont je m'occupe? il les énumera, en lui donnant une idée de nos découvertes en astronomie, et lui montrant un planisphère. Un phisicien mit sous ses yeux le miroir de Tchernaiis, el lui en démontra la propriété. Il lui fit voir les effets de l'électricité, et ceux opérés par la machine pneumatique; il lui parla de la pesanteur de l'air; et enfin il en vint aux forces attractives…. Le lunian, d'abord étonné, le fut au dernier point lorsque le physicien lui parla du système de Newton, et il fit connaître la cause de sa surprise, en disant que la même découverte avait été faite dans la Lune.
Le physicien lui demanda ensuite si les savans de sa planete connaissaient la circulation du sang. «Oui, dit-il, la sève des arbres nous la fit découvrir. Il lui répondit au sujet de la pesanteur de l'air, et de la décomposition de la lumière, qu'ils connaissaient les propriétés de l'air, et qu'ils avaient des prismes.
Le naturaliste lui demanda, à son tour, s'ils avaient fait des découvertes importantes dans les trois règnes; s'ils avaient observé les causes des volcans et des tremblemens de terre; car, dit-il, votre globe étant organisé comme le nôtre, doit contenir les mêmes substances, et être vivifié par les feux souterrains. Alphonaponor expliqua en grand les causes de ces événemens. Le physicien lui demanda encore si on était parvenu dans la Lune à donner des organes aux sourds et muets nés? Cette dernière question fixa toute l'attention d'Alphonaponor, et excita sa surprise. Il répliqua aussi-tôt: «auriez-vous fait cette sublime découverte? Vous auriez ravi à l'art son plus beau secret; malgré nos efforts nous n'y sommes point parvenus.»—«Eh! bien, répondit le physicien, ce secret nous est connu. Il a déjà rendu à la société nombre d'individus que la nature avait réduits à une espèce de néant; ils ont retrouvé l'existence et une portion de leur bonheur. Vous pourrez en voir les effets dans cette ville…. Si vous nous surpassez en nombre de points, nous avons, vous le voyez, quelques trésors à mettre sous votre vue.»—«Cette découverte est plus précieuse que celle de votre Nouveau-Monde, et je m'humilie devant celui qui la fit. L'homme qui sut trouver un secret si utile à l'humanité, et qui justifie la nature, mérite l'hommage de tout être qui porte un coeur sensible.»
Il dit alors, en s'adressant au physicien, à l'astronome et au naturaliste: «vous vous êtes rapprochés entièrement de nous par vos travaux; et nos principes sont les mêmes. Je vous avoue que je suis dans l'étonnement de ce je viens d'apprendre; je n'aurais pu me douter, d'après ce que je vis en Grèce, que les sciences dont nous venons de nous entretenir, eussent subi une gradation si rapide, où plutôt qu'elles fussent nées chez vous. Ce que je découvris à Athènes ne semblait pas me l'annoncer. Je trouvai que ses savans, Aristote même, n'étaient pas aux premiers élémens de physique et d'astronomie; et je ne pus venir à bout de les convaincre, tant ils étaient entêtés de leur système. J'augurai alors que cet entêtement serait fatal à votre planete; car je pressentis que leurs idées seraient adoptées par les nations qui succéderaient aux Grecs, et que leurs faux principes germant dans les coeurs, nuiraient aux savans qui entreprendraient de renverser ce faux système. Je sais combien les préjugés sont enchaînés l'un à l'autre, et qu'un seul, répandu dans un globe quelconque, peut mettre le voile de l'erreur sur lui pendant nombre de siècles.»
Le physicien lui dit qu'il avait présumé juste; que le système d'Aristote avait excité des rixes terribles sur cette planete, sur-tout en Europe; qu'il avait régné jusqu'au dix-septième siècle; et que les efforts des savans ne parvinrent à l'anéantir, qu'après la lutte la plus longue et la plus pénible.
Alors un philosophe, s'adressant à Alphonaponor, voulut savoir en quel état était la philosophie dans la Lune; s'ils reconnaissaient un moteur suprême, et, dans ce cas, s'ils divisaient son essence en une ou plusieurs divinités: s'ils avaient analysé sa nature; s'ils reconnaissaient l'immortalité de l'ame et la récompense ou punition futures…. Il ajouta: «s'est-il montré beaucoup de sectes philosophiques chez vous? Chacune a-t-elle eu son costume, c'est-à-dire des manières de voir différentes? La religion a-t-elle enfanté des guerres de vingt siècles comme ici bas, et a-t-on confondu le fanatisme avec la philosophie? S'y est-il trouvé des hommes qui, comme Pithagore, ont proclamé la Métempsicôse? et d'autres qui, comme Anaxagoras, etc., ayent annoncé que l'ame de l'homme n'est rien, puisqu'elle est mortelle? Dites-nous enfin si vous vous êtes sauvés de toutes ces extravagances, qui ont inondé de sang cet univers, et qui ont couvert d'opprobre la philosophie, ou, du moins, ceux qui osèrent prendre son masque, en établissant des principes subversifs?»
Alphonaponor tourna un oeil satisfait vers le philosophe, qui lui parlait sur le même ton que Socrate; et l'ayant d'abord prié de lui faire connaître ce qu'était le fanatisme, dont il n'avait point entendu parler en Grèce, celui-ci lui répondit que c'était la rage, cachée sous le manteau de la religion, pour couvrir la terre de décombres; et il lui dépeignit entièrement son but et ses funestes actions…. Il lui raconta que c'était lui qui avait présenté la cigue à Socrate, et fait périr le juste Galiléen sur le poteau réservé au supplice des scélérats. Enfin il lui dit que les trois-quarts des maux de la terre, depuis dix siècles, émanaient de lui. Il ajouta qu'il était tems qu'on mit une borne à sa fureur; que sans cela le globe allait être dépeuplé: il dit encore à Alphonaponor: «si sa puissance n'était point limitée, sage lunian, vous n'auriez pu paraître sur notre planète sans danger. Peut-être seriez-vous tombé sous ses coups, au moment où votre sagesse mérite notre admiration, et où vous nous apportez des leçons salutaires, plus grandes que tous les trésors.»
Alphonaponor, qui avait reculé d'horreur en entendant que Socrate, qui fut son ami, et qu'il avait reconnu pour un vrai sage, avait péri sous les coups du monstre, et qui avait été saisi de douleur à ces mots, s'écria: «si Socrate fut sa victime, tout autre doit attendre de lui sa perte! … Eh quoi! la terre a pu vénérer ce monstre après ces attentats? Elle a pu voir tomber le plus méritant de ses enfans sans pâlir, et sans anéantir à jamais l'auteur de ses maux?»—«Oui, répondit le philosophe: jugez à présent qu'elle a été notre dégradation. Voyez quelles armes terribles, quels bras formidables il a fallu pour l'enchaîner, et quels assauts redoutables on a dû soutenir contre lui.» Alphonaponor soupira, et repartit: «Le siècle qui a su borner son influence sera, tout ce que j'entrevois le prouve, le plus glorieux de l'histoire de ce globe. Si le monstre parvient à être anéanti tout-à-fait, je prévois que vous vous élancerez davantage vers le bonheur.»—«Cela est vrai, reprit le philosophe; le jour de sa destruction totale, s'il peut arriver, verra renverser la dernière barrière qui arrête le génie et les arts; et la philosophie triomphante pourra donner alors à la morale l'essor qu'elle doit avoir. Les fléaux qui nous environnent, et qu'il fait mouvoir dans l'ombre, disparaîtront; l'ignorance se dissipera, et avec le jour pur de la raison naîtra celui du bonheur.»
Alphonaponor observa, qu'en effet la raison seule pouvait le donner aux hommes; et, après avoir félicité le philosophe sur ses sentimens, il s'apprêta à le satisfaire en ces mots.»