Alponaponor fut reçu à la porte de l'hôtel par une foule non moins grande que celle qui l'entoura le jour de son arrivée. Ce qu'on entendait dire de lui, attirait de toutes parts les curieux. Ils firent entendre mille bravos répétés, à son aspect, et on le conduisit, comme en triomphe, jusqu'à l'endroit où l'attendaient les savans. Il témoigna d'un air noble à ceux qui le suivaient qu'il était satisfait de leur politesse, et ne parut ni énorgueilli ni ému en entendant les exclamations qu'on lui prodiguait. Il trouva que le peuple s'oubliait à son égard. Il observa à Marouban qu'on ne devait prodiguer l'éloge qu'à celui qui l'a mérite, et qu'il ne voyait pas qu'il eut rien fait pour les français. Il tira une induction forte, à l'égard du caractère de la nation, d'après cet engouement, et il dit au grec, qu'un peuple si sujet à l'exaltation devait tomber dans bien des écarts, et compromettre souvent sa raison et ses sentimens…. Marouban lui répondit qu'il avait pensé juste…. ils arrivèrent au lieu de l'assemblée en s'entretenant à ce sujet.
Étant entrés dans l'assemblée de savans qui l'attendaient, Alphonaponor reçut leurs complimens avec modestie, et il leur dit que l'invitation qu'ils lui faisaient était très-honorable et très-gracieuse pour lui. «J'ai apprécié l'état de savant, et je me suis convaincu que celui qui l'exerce se place au premier rang des hommes. Lui seul sonde les abîmes de la nature, en se dégageant des liens de la société; lui seul seulement existe…. Et peut-on exister, s'écria-t-il, si on ne connaît la nature, si on n'entrevoit tous les ressorts qui font mouvoir notre être et l'univers, et si on n'apprécie pas la grandeur de l'oeuvre de l'Eternel? Alors l'homme est lui-même: il élève son génie jusqu'à sa source; et il y trouve ces sublimes vérités, qui deviennent la consolation de ses pareils ou qui contribuent à leur bonheur.»
Les savans, étonnés d'une définition aussi simple et aussi sublime du principe et du but de leur art, applaudirent unanimement à son discours, et revinrent sur l'idée qu'ils avaient eue, avant son arrivée, qu'ils allaient rencontrer en lui un ignorant. Ils ne pouvaient se persuader, par une de ces bizarreries attachées à presque tous les savans des divers pays, qu'on ne peut connaître quelque chose que chez eux; qu'on ne peut être savant hors de notre planete; en oubliant ce que la science a du apprendre, tant au philosophe, qu'aux politique, moraliste, physicien, etc., que l'ame de l'homme et la nature sont sans bornes; qu'elles ne circonscrivent leur influence à aucune classe d'êtres, à aucun état; et qu'aucune région n'est la patrie du génie, qui, comme Dieu, dont il est la plus sublime émanation, embrasse l'univers.
Ceux d'entre eux sur le front desquels avait paru le sourire du dédain, et le signe de la prévention à l'abord du lunian, quittèrent le ton gai qu'ils avaient pris, et l'humeur aretine qui les avaient portés à lui lancer, à son insçu, des sarcasmes, arme qui devrait être étrangère aux savans de toutes les sortes, et dont malheureusement ils se servent trop souvent, parce qu'ils n'ont pas analysé l'effet du sarcasme, et sa nature entièrement opposée à la critique et à la saine satire.
Enfin ils s'assirent autour d'Alphonaponor, et s'apprêtèrent à le questionner sur toutes les parties des sciences et sur les systèmes.
Le politique parla le premier, et lui demanda quelle était la population de sa planete…. «Nous comptons chez nous cent millions d'habitans.»—«Comment, s'écria le politique, votre planete peut-elle suffire à les nourrir, tandis que notre globe, qui a infiniment moins d'individus, proportionnellement à son étendue, ne peut suffire à leurs besoins[6].»
«Nous possédons cette population, et le terrein de la Lune lui suffit amplement, parce qn'il n'existe pas un pouce cube de terre qui n'y soit cultivé: nous avons tiré du grain de la cîme même de nos rochers, à l'appui de l'agriculture, cet art respectable et bienfaisant à qui nous sommes redevables de notre existence et de notre bonheur. Il a bien mérité l'hommage que nous lui rendons, et d'être nommé, parmi nous, le premier des arts…. Je me suis apperçu, en contemplant la terre avec mon télescope, que sa plus grande partie était aride et en friche: il n'est pas étonnant que ses habitans soient dans le besoin. Cependant j'ai vu un modèle qui devrait vous servir; j'ai découvert un de vos empires de l'Orient organisé à peu près, sous ce rapport, comme celui de la Lune[7]. J'y ai vu une population immense, et qui m'a paru n'être point en harmonie avec aucune autre partie de la terre, en raison de la population et de l'étendue du sol.»—«Vous n'arrachez donc pas les hommes à l'agriculture, et vous ne faites donc pas, comme sur ce globe, de vos laboureurs des soldats? Vous n'avez donc pas des armées? Il vous en faut cependant s'il existe auprès de vous des voisins puissans et redoutables…. Si la guerre n'a point exercé son pouvoir sur votre planete, quelle est donc la constitution de votre empire et la trempe de ceux qui le gouvernent? Je regarderais comme un prodige des plus éclatans, l'absence de la guerre d'un état, où qu'il se trouve, fût-ce dans l'étoile du grand Chien. Si vous nous ressemblez par votre organisation physique, vous devez avoir nos passions.»
«Nous ne connaissons point ce fléau, aussi redoutable, à mes yeux, que la peste et la famine; dont j'eus lieu de connaître la fatale influence dans le voyage que je fis autrefois en Grèce, et que je jugeai devoir renverser sa puissance, ayant été témoin de la fameuse bataille des Thermopiles, où Xercès fut vaincu. Je vis en ce moment que l'armée la plus formidable n'offre point un bouclier sûr à un monarque; et je conclus que la guerre avait anéanti ou anéantirait toute puissance réelle sur la terre. L'organisation de notre planete en un seul état, fait que nous n'avons pas de voisins puissans, ni ambitieux, dont nous soyons obligés de repousser les attaques; nous n'avons pas besoin de tenir des grandes armées sur pied, et arracher, par conséquent, nos sujets à l'agriculture. Quand il en existerait, nous serions assurés de rendre leurs efforts impuissans: nous leur opposerions le bouclier de la sagesse. Un de nos voyageurs nous a rapporté que, dans une course faite dans votre Orient, il avait appris que l'empire, que vous nommez Chine, et dont j'ai déjà parlé, avait existé plus de quatre mille ans, parce qu'il n'avait pas introduit la guerre en son sein, et qu'il avait opposé sa sagesse à ses voisins. Il s'y trouva au moment où un vainqueur effréné et barbare envahit cet état. Il vit clairement qu'elle était la puissance de cette sagesse, lorsque l'ambitieux, qui venait de le conquérir, reconnut les loix de ce peuple, et se rendit lui et les siens sujets de cet empire, qu'il agrandit…. Cet exemple est frappant chez vous: il prouve ce que j'annonce. »
Quand notre planete serait divisée en royaumes, comme la terre, continua-t-il, cela n'appuyerait pas le système de la guerre. Les monarques connaîtraient trop bien leurs intérêts, qui leur seraient rappelés par les peuples, s'ils ne les envisageaient point eux-mêmes, pour ne pas s'assurer que la guerre est toujours funeste au vainqueur; et ils verraient qu'en épuisant leurs peuples, et les fatiguant, ils finiraient par aliéner leur confiance, et par s'exposer à se voir ravir la puissance. J'ai appris autrefois en Grèce, de la bouche de Socrate, que nombre de rois de votre globe avaient été victimes de l'erreur dont je parle; et qu'en allumant les flammes de la guerre, ils avaient été consumés par elles…. Rappelez-vous qu'Athènes et Sparte furent détruites par la guerre, qu'elle anéantit par la main l'une de l'autre. Lorsque j'ai approché de votre planète, j'ai vu ses funestes effets. Je n'ai point reconnu un seul des empires que j'y avais vus; et, par-tout, j'ai vu les monumens de la destruction, et les signes de ce fléau dévorateur.»
Le politique, voyant qu'il envisageait la guerre avec un oeil vaste, et frappé de la force de ses raisons, lui dit: «Je sais comme vous que la guerre est un fléau pour notre globe; et je vois avec peine qu'on ne peut le détruire. L'ignorance, les préjugés des peuples, et l'habitude, si puissante chez les hommes, contribuent à l'y affermir, malgré que les souverains commencent à s'appercevoir, ou au moins à dire, qu'elle est funeste; et que les peuples le répètent tacitement sur tous les points de la terre…. Vous êtes plus fortunés que nous, qui voyons à chaque instant affaiblir notre puissance par elle. A peine une génération est née, qu'elle est engloutie. Notre population, nos trésors, les fruits de notre industrie sont anéantis par elle.»