«Voilà une singulière bizarrerie, et qui s'allie bien à toutes celles que j'apperçois sur votre globe. Pourquoi faire des façons lorsqu'on a envie de quelque chose? C'est martyriser son coeur. J'entrevois que jusqu'aux femmes tout est ici malheureux; et je découvre avec dépit et pitié que chacun aide à forger la chaîne qui l'écrase.»

Enfin la dame étant entrée s'humanisa. Peu à peu la fausse honte qu'elle avait fait paraître disparut de son front, où la gaieté et la folie reprirent la place qu'ils lui avaient un instant cédée. Bientôt: banissant toute étiquette, elle assaillit Alphonaponor de questions, et avec une volubilité et une curiosité inexprimables; ce qui étonna d'abord le voyageur, mais finit par l'amuser beaucoup, et par l'éclairer de plus en plus sur les moeurs de la nation chez laquelle il se trouvait. «Dites-moi, mon cher lunian, qu'elle est l'influence des femmes dans votre planete? Y sont-elles coquettes?» Présumant qu'Alphonaponor ne comprendrait pas le mot, ou que Marouban le définirait mal; «c'est-à-dire, ajouta-t-elle, par périphrase, si elles jouent le sentiment lorsqu'elles ne l'éprouvent point, comme on fait en France, et si elles mettent leur gloire à inspirer de l'amour à tous les hommes qu'elles rencontrent. Sont-elles mignardes dans les momens où elles veulent obtenir ce qu'elles désirent? Ont-elles des vapeurs lorsqu'on ne fait pas ce qui leur plaît? Se font-elles un scrupule d'adjoindre des amans, à leurs époux? Et dit-on dans votre planete, pour justifier cet usage, que la monotonie est le fléau de la vie et l'antagoniste du bonheur? Enfin les maris sont-ils complaisans comme sur notre globe, et sur-tout dans cette ville? font-ils accueil aux amans de leurs femmes? et croiraient-ils donner dans le mauvais ton s'ils se conduisaient différemment? Dites-moi enfin quelles sont les modes de la Lune? Je brûle de les connaître, et je voudrais les porter la première. Les modes doivent y être en vogue, et faire, comme en France, les délices de tous. Y porte-t-on la la robe à la Psyché, à la Circassienne, à la Hébé? N'oubliez pas, non plus, de me dire s'il y a un opéra dans la Lune? Comment y paraît-on? les acteurs, les chanteurs et danseurs sont-ils aimables, et font-ils les délices des femmes de votre monde? Comment est grande la salle? Quelle forme a-t-elle? Comment est-elle décorée et éclairée? S'y voit-on de tous les points? Dites-moi tout; je suis d'une curiosité extrême pour ces choses. Avez-vous des ballets? Enfin en sort-on avec des vapeurs comme à Paris? … Parlez vite; racontez-moi tout cela: Nous parlerons ensuite de nos amours, car je prétends bien vous enchaíner un moment.»

Alphonaponor était resté interdit en voyant sa curieuse vivacité, et sur-tout, en entendant ce qu'il regardait comme les plus bizarres questions. Enfin, s'étant dit qu'il faut prendre les gens comme ils sont, il répondit à la dame … «Les femmes dans notre planète, ne ressemblent point du tout à celles de ce pays, si elles sont enclines aux penchans et sentimens que vous venez de manifester.

Elles ont sans doute de l'influence; les êtres les plus charmans de la nature doivent être distingués: mais elles ne l'obtiennent que lorsqu'elles allient à la beauté et à leurs charmes naturels, les éclatantes vertus. Ce sont elles-mêmes qui la leur donnent à l'exclusion des autres qualités. Elles ne cherchent point à attacher à leur char mille amans, et à rendre amoureux tous les hommes qu'elles rencontrent: ce serait le projet le plus extravagant. Ignorez-vous ici bas que la beauté même ne peut imposer la loi à l'amour; et que bien souvent la laideur l'emporte sur elle? Nos femmes sont convaincues de cette vérité. Que diriez-vous, si j'osais affirmer que les plus belles qui ont paru sur votre planète, ont été les moins aimées? Cela doit être; on ne peut chérir ce qui est insensible, quand les objets ressembleraient à la Vénus des grecs. La femme belle, en général, est trop occupée d'elle-même, et de l'adoration qu'elle croit mériter, pour s'occuper des autres. D'ailleurs, la pudeur, qui est la principale des vertus de nos femmes, ainsi que leurs autres sentimens, les écarteraient de la coquetterie: elles la regarderaient comme une école de trahison, et elles se rendraient horribles à elles-mêmes…. Elles ne sont ni mignardes, ni vaporeuses; elles ont senti qu'on ne s'y tromperait point: le sentiment a un signe distinct qui ne peut être imité. Elles savent que les feintes vapeurs sont démenties par le visage: ainsi la tromperie retomberait sur elles … et pourquoi l'employeraient-elles? On est toujours prêt à voler au-devant de leurs désirs, parce que leurs desirs sont légitimes. Elles n'ont pas besoin de prendre des suppléans à leur époux: rien ne les y porterait; elles idolâtrent ceux-ci, qui sont toujours les objets de leur première tendresse. Aucune considération, aucun préjugé et aucune puissance de famille ne les retient lorsqu'il s'agit de l'hyménée. Quant à la monotonie dont vous parlez, elles ont le bon sens de croire qu'elles ne trouveraient dans les autres hommes que ce qui est dans leurs maris, et souvent beaucoup moins. Rien de plus bizarre et de plus ridicule que les idées qu'on se fait ici sur le plaisir: tout arbre est un arbre; tout puits est un puits; je ne conçois point que les habitans de la terre n'aient pas fait cette réflexion. Leur imagination aurait été désabusée; et, l'illusion manquant, il ne restait plus de véhicule pour l'inconstance.»

«Vous êtes un être bien singulier, avec vos réflexions saugrenues! s'écria la dame. Vous ne pourrez pas cependant refuser d'avouer, qu'il se trouve des différences dans les hommes comme dans tous les animaux; qu'il y a des chances à courir….» Alphonaponor, quittant son sérieux à une pareille réplique, lui répondit sur le même ton: «Oui, il y a des chances à courir; et le plus souvent désavantageuses pour vous tous, de quelque côté que vous envisagiez la chose. D'après ce que je vois, d'après ce que je présume, et ce que mon esprit m'a montré, je suis convaincu que que vous êtes le plus souvent éconduits. Que d'illusions flatteuses, formées avec extravagance, et détruites en un instant! Que de surprises fatales et désespérantes! Le bon est, sur votre planète, plus rare que le mauvais: pardonnez l'apostrophe que je fais à ses habitans; mais vous m'y avez contraint. Donc, si je raisonne bien, le mauvais doit s'y trouver à chaque pas. Jugez à présent si la carrière de l'amour et de l'inconstance est toujours semée de fleurs chez vous…. Venons au faste des femmes de la Lune. D'abord, je dois vous dire qu'elles ne croient pas pouvoir briller par un éclat étranger; qu'elles sont persuadées qu'une robe magnifique dépare souvent la beauté, et qu'elle enlaidit tout-à-fait celle qui est dénuée d'attraits. Elles ont un costume élégant, plein de grâces, mais qui ne varie point!» S'adressant à Marouban: «Je dois faire ici l'éloge de vos compatriotes à cet égard. Dans le tems où je parcourus votre empire, je vis avec satisfaction que la mode qui s'était introduite chez les Grecs à un certain point, n'avait pas agi sur la forme des costumes, Rien de si simple et de si noble que leur vêtement, et rien de plus propre que celui des femmes à faire ressortir leurs attraits, ou à cacher les défauts du petit nombre de celles qui en étaient privées.» Revenant à la dame, il ajouta: «Pardonnez-moi cette petite excursion philosophique. Pour varier ses goûts, il faut tomber nécessairement dans le ridicule. Tout est contraste et parallèle dans la nature: aux deux bouts d'une ligne se trouvent le beau et le laid. Si on s'écarte du beau, il faut nécessairemeut se rapprocher du laid, et si on se rapproche encore, il faut y toucher tout-à-fait. Il en est de même pour les facultés de l'esprit que pour les modes: en s'éloignant du bon sens, on tombe dans la sottise; le ridicule enfin touche au bon genre…. Les femmes de la Lune le savent; voilà pourquoi elles ont renoncé aux modes. Ce qui les arrête, d'après ces notions qu'elles ont, c'est que personne n'aima jamais à être ridicule: ceux des deux sexes qui le sont en tous lieux, l'ignorent et croyent suivre le bon ton.»

«Vous m'avez demandé, reprit-il, en s'adressant toujours à la dame, s'il y avait un opéra dans la Lune? Sans doute nous en avons un, et très-brillant, où l'on célèbre les exploits des héros, et où l'on met sans cesse sous les yeux les magnifiques tableaux de la nature. Mes compatriotes aiment beaucoup la musique: ils savent que son harmonie influe sur l'ame, et qu'elle y réveille les sentimens doux, qui sont, sur-tout, ceux que la nôtre peint. Nous avons une salle formée en cirque, qui contient vingt mille spectateurs. Elle ne doit pas être moins grande pour la capitale de la Lune, qui voit dans son sein trois cent mille habitans; et la scène est assez grande pour qu'un escadron entier puisse y manoeuvrer. La salle est simplement décorée, mais avec dignité: elle est bien éclairée; il y a un lustre au milieu qui porte mille bougies, et le jour de la scène est proportionné à cet éclat…. Vous desirez savoir si on s'y voit de toutes parts? Permettez que je vous observe que je n'entrevois point le motif de votre question: on va à l'opéra pour voir le spectacle; pourvu qu'on ait la scène sous les yeux, voilà, ce me semble, ce qu'il faut.»—«Point du tout, dit la dame avec une espèce d'emportement; on y va autant pour voir la bonne compagnie, ou les gens qui nous sont agréables, que pour voir la pièce; du moins cela est ainsi à Paris.»—«C'est différent, répartit Alphonaponor; dans la Lune on pense différemment…. Quant aux ballets, nous en avons; nous aimons la danse autant que les habitons d'aucune planète, parce que nous sommes naturellement vifs et gais. Cela paraît vous étonner: revenez sur votre idée, et ne croyez pas que les véritables êtres vertueux soient ennemis de la joie et des jeux innocens. Nos ballets représentent toujours une action prise dans la nature.»—«Vous n'y mettez donc pas des dieux comme ici? répliqua la dame.»—«Qu'avons-nous besoin des dieux dans nos ballets? ils y porteraient la froideur: quel intérêt peuvent inspirer des êtres surnaturels?»—«Cela donne de la magnificence à la scène, dit-elle de nouveau.»—«Je l'accorde, répartit Alphonaponor; mais la magnificence émeut-elle vos coeurs? La jouissance des yeux vaut-elle celle de l'âme? Dites-moi si l'apparition de vos dieux peut offrir un tableau aussi agréable que celui d'un père entouré de ses enfans, qui lui sont rendus après qu'il les a crus perdus à jamais, et qui fait triompher la nature en ce moment? Après avoir vu des dieux on doit sortir du spectacle l'âme vide: lorsqu'on a vu des tableaux pareils à ceux dont je parle, on en sort éprouvant une jouissance douce, et l'ennui n'a point atteint le coeur….. J'ai vu autrefois discuter l'intervention des dieux dans les tragédies de Sophocle et d'Euripide, qui sont de véritables opéras; et je me rappelle qu'elle fut réprouvée par tous les gens de bon goût, tant d'Athènes que des autres parties de la Grèce. Pour ce qui regarde les mimes, qui se rapportent à vos acteurs, chanteurs et danseurs, on les choisit toujours aimables, adroits et intelligens. Ils sont considérés dans notre planète; mais ils ne sont pas les moteurs des délices de nos femmes. Elles apprécient leurs talens, leur donnent le prix qu'ils méritent; mais elles ne sont pas aveuglées au point de les confondre avec les héros qu'ils représentent. Elles connaissent l'illusion de la lumière, celle de l'optique, celle du costume, et elles découvrent toujours l'acteur sous le masque du héros. Si elles pensaient et voyaient différemment, elles embrasseraient des fantômes: n'en sont-ce point que des êtres qu'on ne voit pas sous leur véritable aspect?

«Voilà ce que j'avais à répondre à vos questions, madame. Pardonnez si j'ai combattu vos idées: la galanterie française l'improuve peut-être; mais je suis un homme de la Lune. Je m'y permets de débiter ces maximes aux dames, et je passe cependant pour un des hommes les plus galans de notre globe.»

«Je vois bien, dit la dame, que je ne pourrai me fâcher avec vous, quoique j'en aie, et quoique vous ayez fait pleinement notre satyre: mais vous avez pris un ton si doux, et si peu prétentieux, que je vous pardonne. Je vous trouve même galant à un certain point. Je m'apperçois qu'il y a une manière de dire les vérités, et de les faire entendre par ceux même à qui elles s'adressent sans les fâcher.»—«Votre observation annonce un jugement naturel, répartit Alphonaponor; et je vois que si vous adoptez des idées fausses, c'est plutôt par ton, qu'en agissant d'après vous-même: c'est un malheur non un défaut réel.»

«Je vois encore qu'il faudra que je vous fasse des complimens, répliqua la dame, et que je vous remercie de m'avoir si bien tancée la première: eh bien! je vais au titre de galant, ajouter celui de sage. Cependant il faudra que vous déposiez ce titre à mes pieds; car je compte vous faire jouer un instant le rôle de fou, et vous faire imiter les français en vous rendant amoureux.»—«Je puis vous donner le nom d'ami, reprit Alphonaponor, mais non celui d'amant. Je sens que c'est vous outrager, d'après vos préjugés: cependant, si vous appréciez le titre d'ami, vous jugerez qu'Alphonaponor distingue votre mérite. Il croit ne point satisfaire à une vaine politesse. Il voit en vous une ame bien faite à qui il ne faudrait qu'un régulateur. Le germe existant dans Eléonore, elle a mérité son estime….»

Il allait continuer, lorsqu'il fut interrompu par un savant, qui vint, au nom d'une société composée de ses confrères, l'inviter à une conférence qu'ils desiraient avoir avec lui. Alphonaponor, qui voit dans cette occasion le moyen de s'assurer encore mieux du génie et des moyens de cette nation, vû que Marouban lui observe que ce savant, ainsi que sa société, passe pour ce qu'il y a de plus éclairé en Europe; il consent à se rendre en son sein…. La dame lui dit alors: «Alphonaponor, j'ai accepté le droit que vous m'avez donné. Je vous rejoindrai demain de bonne heure, et nous verrons si vous finirez par me faire adopter votre genre de folie: je suis encore persuadée que la sagesse tient à elle par plus d'un anneau.» Alphonaponor sourit, et, l'ayant quittée, il sortit avec Marouban et le savant, après avoir dit à son éléphant de surveiller les voleurs; de prendre garde d'écraser quelque enfant, et de froisser, de sa masse, les femmes qui l'entouraient. L'éléphant lui fait entendre, par un signe, qu'il est l'ami des enfans, parce qu'ils sont les emblèmes de l'innocence, et qu'il respecte les femmes à cause de leur foiblesse…. Le voyageur s'applaudit de cette distinction faite par son animal, et l'ayant communiquée à Marouban, celui-ci lui dit qu'il serait à souhaiter que beaucoup d'hommes eussent, en pareil cas, l'appréciation de son éléphant; que l'harmonie sociale en irait mieux sur la terre.