Dès qu'elles se furent retirées, le lunian témoigna son étonnement de voir ces femmes vêtues comme les anciennes grecques. «D'où vient cette singularité? dit-il; j'ai cru un instant me trouver à Athènes….» Marouban lui répondit que la folie de la mode avait introduit ce costume en France, et il dit qu'au moins le bon goût y avait gagné. En même tems il fit observer à Alphonaponor que ce costume était opposé au climat de Paris, et il lui prédit qu'il nuirait autant à la population que la guerre. Il ajouta que tout annonçait que les femmes ne l'abandonneraient point, parce qu'elles croient qu'il leur est avantageux, et qu'il tend à réveiller les désirs des hommes, qu'elles jugent très-enclins à s'engourdir…. «Ces femmes ne connaissent pas leurs intérêts, répondit Alphonaponor. Outre que toutes ne gagnent pas à montrer leurs formes, comme je m'en suis apperçu en envisageant plusieurs de celles que nous venons de voir, elles devraient savoir que l'imagination pare la beauté lorsqu'elle est sous le voile. L'illusion leur est alors favorable, au lieu que l'aspect de la réalité la fait disparaître, et les désirs s'enfuient avec elle….» Le lunian demanda aussitôt à Marouban quelle était la trempe morale de ces femmes. «Je crois l'avoir appréciée, dit-il, et je veux me convaincre si je me suis trompé….» Marouban, lui répondit: «je ne vous instruirai jamais aussi bien que le fera une de ces femmes elle-même. Prenez une maîtresse parmi celles qui se présenteront à vous, ne fût-ce que pour trois heures, et vous connaîtrez leurs principes et leur but. Il s'en trouve de très-aimables; vous serez charmé d'en faire le rapprochement: la femme est ce qu'il y a de plus attachant en ces climats. Par elle vous jugerez les hommes; car il y a un grand rapport entre les deux sexes.»
«J'y consens, dit le lunian; fais-moi connaître une de celles que tu dis aimables; je me plairai à converser avec elle. Je suis de ton avis; leur conversation sert à juger des moeurs d'un peuple peut-être mieux que tout autre objet. En outre, l'aspect d'une femme, de quelle nature et pays qu'elle soit, nous est toujours plus agréable que celui d'un être de notre sexe; c'est une des plus grandes finesses qu'ait employé la nature pour former le rapprochement qui enfante l'harmonie par la régénération.»
Marouban se retira dans l'appartement qu'il avait pris dans l'hôtel. Alphonaponor fut visiter et embrasser ses éléphans[5], et annonça à l'un d'eux qu'il partirait le lendemain pour sa planete, voulant donner de ses nouvelles à l'empereur. Après cela il écrivit au roi de la Lune ce qui suit.
Au roi de l'empire de la Lune.
«Je suis dans le coin de la terre qui fut nommé Gaule autrefois, et qui a pris le nom de France. J'ai trouvé un peuple poli, aimable, mais que tout m'annonce être le plus frivole de ceux qui habitent cette planète. J'ai découvert en lui une fierté naturelle et une audace qu'on croirait opposée à son caractère; mais la nature semble s'être plue à le former d'élémens contraires; enfin c'est le grec de l'Attique il y a deux mille ans. Comme il me paraît l'un des plus influens sur ce globe, je vais rester quelques jours chez lui; je verrai ensuite si je dois pousser plus loin. Je crois entrevoir que je n'eu aurai pas besoin: cette ville abonde d'étrangers; l'Europe entière s'y trouve réunie. J'espère pouvoir hâter ainsi mon retour. J'ai eu le bonheur de trouver un des descendans de Socrate et de Platon, dont je vous entretins au retour de mon voyage dans leur pays, et qui méritèrent votre estime; car ils ont fait l'ornement de ce globe, et ils auraient pu briller, par leurs vertus, dans le nôtre. Ce personnage me sert de guide et d'interprête. D'après mes entretiens avec lui, et les notions qu'il m'a données sur ce continent, le seul redoutable aujourd'hui, j'ai pensé que, quoiqu'il arrive, votre trône et le sort de vos sujets, qui est plus précieux pour vous que votre trône, sont à l'abri. Vous avez seul l'égide de a sagesse pour les couvrir, et contre lequel doivent se briser tous les efforts des habitans des planètes s'ils peuvent jamais se réunir contre vous. Comme homme, égal à vous, je vous salue; comme enfant, vous êtes le père de tous vos sujets, je vous embrasse.»
ALPHONAPONOR.
Cela fait il se coucha. Son imagination, remplie de l'idée de son pays et des tableaux rians qu'il lui offrait sans cesse, fut livrée aux plus douces illusions. On pourrait dire, d'après cet exemple et d'après cent mille autres, que le sommeil ne procure à l'homme ces agréables impressions que lorsqu'il porte une âme dégagée du vice et tournée vers la nature. Le scélérat trouve l'inquiétude et l'agitation en son sein: le remords et la douleur s'attachent à l'homme pervers, même à l'instant où il semble dans les bras de la mort. Cette vérité, je n'ose pas l'affirmer, ne serait-elle pas un présage ou un signe réel du sort réservé aux méchans daus l'éternité?….
A peine il fut jour qu'Alphonaponor descendit vers ses éléphans, et remit la lettre pour l'empereur de la Lune au plus âgé d'entr'eux, et par conséquent au plus expérimenté. Ce voyage demandent beaucoup de précision de la part de l'animal; aussi envisagea-t-il sa prudence comme nécessaire. Après lui avoir enjoint, en l'entretenant comme il aurait fait un valet, de venir le rejoindre à Paris dès qu'il aurait rempli sa commission, ce qui, selon lui, devait être le lendemain au soir, il le dégagea de tout fardeau, et l'ayant conduit sur la place de la Révolution, où il pouvait seulement déployer ses ailes et prendre son essor, il le vit s'élever avec force et majesté, et s'élancer en ligne oblique dans l'horison de la terre, qu'il traversa comme l'hirondelle la plus active… Il revint à l'hôtel dès qu'il l'eut perdu de vue, et le coeur un peu gros, de s'être séparé de son cher éléphant. Quelque sûreté qu'il eût de la conservation de celui-ci, il était attristé. Nous ne voyons pas disparaître d'une seule stade (ce fut la mesure terrestre qui s'offrit en image aux yeux du lunian) l'objet qui nous est cher sans sentir notre âme émue. D'ailleurs, Alphonaponor avait sous les yeux les grosses larmes qu'il avait vu verser à l'éléphant lorsqu'il l'avait quitté. Ces larmes retombaient sur son propre coeur, et il se disait: «Quelle est la puissance de la sensibilité! Elle est telle que j'achèterais de mon sang les larmes que mon quadrupède versait, et que je me ferais tuer pour le sauver.» Cependant, réfléchissant que son devoir l'avait forcé à s'en séparer, et envisageant que toutes les douceurs, toutes les jouissances et tous les biens doivent être immolés au devoir, il calma son coeur et revint dans l'hôtel où il redoubla de caresses envers l'autre animal, tant pour le consoler du départ de son compagnon que pour satisfaire son coeur…. Telle est la nature de l'homme, et de la terre et de la Lune, de montrer plus d'affection pour l'objet qui lui reste, lorsqu'un autre, qui lui est également cher, lui a été ravi.
A peine était-il rentré dans son appartement, et avait-il rejoint Marouban, que l'hôtel fut de nouveau assiégé par les femmes. Les plus pudiques tâchaient de se faire regarder par Alphonaponor, tout en ne paraissant occupées que de son éléphant. Marouban lui fit considérer cette tactique, qui indiquait la ruse naturelle à la femme, qui la porte à montrer l'indifférence dans le moment où elle est dévorée par le désir. Alphonaponor s'étant arrêté sur ce qu'il lui disait, et employant sa logique sûre et son art de physionomiste, conclut qu'il ne se trompait point…. Marouban ayant envisagé au même instant une de ces femmes, dit au lunian: «Voyez-vous cette jolie brune qui paraît porter la vivacité à l'excès, et dont les yeux pétillent d'esprit, je la connais; elle est aimable quoique extrêmement frivole. Je vous conseille de la choisir pour celle que vous avez dessein d'entretenir.»—«Soit, répondit Alphonaponor; autant celle-là qu'une autre: d'ailleurs son air et sa vivacité ne me déplaisent point.»
Alors abordant la dame avec Marouban, elle parut confuse et joua la pudeur, dans le moment où elle était animée par la joie, qu'excitait en elle l'orgueil d'avoir fixé les regards d'Alphonaponor, et par l'espérance de le rendre amoureux et de triompher de ses rivales, ce qui est pour les femmes françaises, une jouissance plus grande que celle occasionné par l'appât des plaisirs. Le lunian l'invita à entrer dans son appartement. Elle parut s'y refuser. Alphonaponor allait renoncer à la presser davantage, ayant l'habitude de ne jamais contraindre personne: mais Marouban lui dit que cette petite façon était un autre effet de la tactique qu'il lui avait fait connaître, qui fait refuser d'abord par les femmes ce qu'elles ambitionnent le plus…. Le lunian lui répartit: