Alphonaponor demanda alors à Marouban ce qui avait pu porter cet homme à voler ce vase. Le grec l'ayant examine avec étonnement et admiration: «Comment, s'écria-t-il, vous vous en étonnez? Parce que ce vase est, en ces lieux, un trésor. Apprenez qu'il vaut une somme immense: il est formé d'un diamant. Je m'y connais: mes compatriotes sont devenus malheureusement très-experts dans la connaissance de cette matière, et j'ai été à portée de l'apprécier en vivant avec eux. Sans doute, le voleur s'y connaît aussi….» C'est un cristal de ma planète, lui répondit le lunian; et nous n'y mettons de prix qu'en raison de sa dureté, c'est ce qui nous le fait choisir pour nos vases de voyage. Je m'étonne qu'en ces lieux on le regarde comme un trésor. Je me rappelle cependant que je vis en Grèce de ces cristaux auxquels on mettait un grand prix. Je l'avais oublié, comme je le fais de tout ce qui tient à la puérilité…. «Je n'aurais pas cru que cette bizarrerie eut été transmise aux Français.»—«Ces objets sont envisagés de même en tous les lieux policés de la terre, répondit Marouban: le diamant rivalise avec l'or, et équivaut au signe monétaire; il le représente même. Avec le prix de ce vase vous pourriez traverser toute notre planete; car je suppose qu'il vaut au moins quarante millions de livres.» Il lui expliqua ce qu'était un million ou ce qu'il représentait, vu les besoins de la vie. Alphonaponor lui dit qu'il ne s'en serait pas douté, et qu'il ne concevait pas la manie extravagante des habitans de la terre, de donner un prix inconcevable à des objets qui n'avaient point de valeur au fond, et qui ne pouvaient être mis en balance contre un seul épi de blé.
Marouban lui observa alors qu'il devait cacher le vase, et les autres objets de nature semblable qu'il pourrait avoir, en lui faisant entrevoir qu'il courrait le risque d'être égorgé avec ses éléphans, au sein même de la ville, si on apprenait qu'il les possedât. Le lunian se récria, en disant: «il n'y a donc pas de loix en ce pays qui veillent sur les jours des étrangers et de ses habitans?»—Il y en a, répondit Marouban; mais elles sont presque toujours impuissantes contra le crime. Il se propage d'une manière effroyable, et, quoiqu'on fasse, on ne peut parvenir à l'extirper, parce que ses racines sont très-profondes. Elles tiennent jusqu'au fond des coeurs, où elles sont attachées par l'immoralité, par l'avarice et l'égoïsme qui prennent chaque jour plus de puissance…. Alphonaponor fut rempli de surprise en entendant ces mots, et il dit au grec que dans sa planète on n'avait jamais vu un événement semblable…. «Comment, répartit Marouban, dans la Lune on ne connaît point les voleurs?»—Non, répondit Alphonaponor, parce qu'on ne met du prix à rien qu'à la vertu, et que l'infamie est réservée à celui qui la méconnaît….» Marouban fut extasié. Il allait questionner le lunian sur la constitution morale de l'empire de la Lune, lorsque l'hôtel fut tout-a-coup assailli par une foule de curieux qui demandèrent à Alphonaponor l'avantage de l'entretenir. Comme son but était d'apprécier à la hâte cette nation, il pensa qu'il devait parler à tout le monde, et il permit d'entrer, en priant Marouban de lui transmettre les discours des personnages.
Parmi ceux qui parurent, étaient un anatomiste et un médecin. Ils venaient, l'un pour examiner s'il était organisé comme les hommes de la terre, car on avait déjà su qu'il descendait de la Lune, et le médecin voulait connaître pourquoi il portait un teint si fleuri et une constitution si robuste. En effet Alphonaponor était la santé en personne: quoiqu'âgé de plus de deux mille ans, il ne paraissait être que dans l'âge de virilité; et tout indiquait en lui le tempérament le plus fort. Le médecin voulait apprendre, en outre, si on connaissait dans la Lune la catalepsie, l'apoplexie, la goûte, et notamment la maladie qui fut, dit-on, le fatal présent de Colomb; mais qu'on trouve sur notre hémisphère, sous le nom de lèpre, dans les tems les plus reculés … Il voulut enfin savoir s'il y avait des médecins dans la Lune, et quelle influence ils y avaient.
Après divers complimens, dont les médecins sont moins avares que de bons remèdes et de guérisons, il expliqua le motif de leur visite, en faisant entrevoir, par un excès de gloriole, que cela tenait à l'intérêt général; et il fit ses questions au lunian… Celui-ci répondit à l'anatomiste: «Je suis doué d'intelligence; l'êtes-vous? êtes-vous raisonnable? Dans ce cas vous me ressemblez au moral. Quant au physique; je mange, non des animaux que vous appelez boeufs, mais d'une farine égale à la vôtre; comme vous je digère et je fais toutes mes fonctions: j'ai donc un estomac, des viscères, des intestins. Ma configuration est la même que la vôtre, à très-peu de chose près, car j'ai des yeux, des mains, des jambes, des pieds, etc. Vous n'avez, de votre côté, aucune observation à faire sur moi qui soit avantageuse an général….» Se retournant alors vers le médecin, il lui dit: «Nous ne connaissons ni la catalepsie, ni l'apoplexie, ni la goûte, ni ce que vous nommez le présent de Colomb, dont je vous prierai ensuite de me faire connaître la nature; et cela, parce que nous ne faisons aucun excès, et parce que nous n'avons point de médecins. Je me rappelle avoir entendu parler de la goûte en Grèce, et je m'apperçus que ceux qui en étaient affligés étaient des hommes intempérans, et qui ne savaient pas se servir de leurs jambes. Je réfléchis qu'un rouage s'enraye, si son frottement est suspendu avec sa rotation; et j'expliquai alors mathématiquement la cause de la goûte. Si nous ne l'avons point, il y a encore pour raison que nous ne nous servons que très-rarement de chars dans notre planète; c'est un supplice pour nous que de nous y faire entrer. Nous savons que la nature nous a donné des jambes pour en faire usage, et que c'est de leur action continuelle que doit naîtra l'équilibre de nos humeurs….»
«Comment, dit le médecin, profitant d'une petite pause que fit le voyageur, vous avez banni notre art de votre planete? Cependant il est certain qu'il est utile dans une infinité de cas. Répondez: y a-t-il jamais eu des médecins? Peut-être vous ne les connaissez pas….»
«Pour le malheur de nos habitans, répliqua Alphonaponor, il s'y en introduisit, qui attestaient avec arrogance pouvoir désarmer la mort même, et la firent triompher pendant le peu de tems qu'ils y restèrent. On aurait dit qu'elle les avait choisis pour ses agens, et qu'elle les dirigeait. C'était des charlatans dont l'ignorance était masquée par l'orgueil et l'audace. Nos loix en firent bientôt justice en les proscrivant. Nous n'avons pourtant pas méconnu et anéanti tout-à-fait votre art: nous savons qu'il faut quelquefois aider la nature; et nous avons conservé quelques hommes qui s'en occupent nuit et jour. Ces hommes sont payés par le gouvernement. On connaît leur extrême prudence, leur moralité et leur expérience; ainsi lorsqu'on les consulte, c'est un père et un être bienfaisant à qui l'on s'adresse. Ils ont rendu de très-grands services; aussi les avons-nous entourés de la plus haute considération. Nous ne les appelons point médecins; mais des sages….» Alors il revint sur sa question relative au présent de Colomb. Le médecin, qui avait été déconcerté, et qui s'était rassuré ensuite en pensant que jamais on n'imiterait les habitons de la Lune ici bas, vû que le même esprit de sagesse ne pouvait s'y établir, lui dit, après lui avoir fait un tableau des effets de cette maladie, qui fit frissonner d'horreur Alphonaponor, qu'elle avait été apportée d'Amérique lors de la découverte de ce continent…. «Eh! quel diable alliez-vous faire en Amérique pour y chercher un fleau si redoutable? N'aviez-vous pas assez de la catalepsie, de la goûte et de l'apoplexie, sans vous mettre en butte à des maux encore plus terribles: on dirait que celui qui dirigea cette opération, était un des charlatans de la Lune, qui voulait couvrir votre globe de cette lèpre pour pouvoir se rendre nécessaire, et faire triompher son ignorance et son art fatal….» Marouban lui ayant dit que l'appât de l'or avait été la source de ce malheur, le lunian s'écria avec le ton de l'indignation: «Terrestriens, vous méritez votre sort! Quand on s'agenouille devant une idole si vile, on mérite de recevoir de sa divinité les plus funestes présens.
Le médecin, qui avait été étonné en lui entendant dire qu'il avait vécu deux mille ans, lui témoigna sa surprise sur ce qu'il annonçait, et lui dit qu'il lui semblait qu'il n'était pas dans la nature de l'homme de vivre si long-tems…. «Cela peut être vrai pour les habitans de la terre, répondit Alphonaponor, quoique, d'après ce que j'appris autrefois en Grèce: il soit certain qu'il dépend de vous de vivre un siècle ou beaucoup plus sur votre globe[3]. Quant aux habitans de la Lune, ils vivent ce tems parce qu'ils fut organisés différemment, parce qu'ils habitent dans un horison moins impur que celui de la terre, parce que leur nature n'est point dégénérée, parce que le germe de la vie n'est pas empesté comme chez vous dans sa source, et parce que nous ne faisons pas, chaque jour, comme les Terrestriens, tout ce qu'il faut pour nous détruire. Nous avons confié le soin de notre vie à la sobriété, à la tempérance et au travail: ce sont eux à qui nous sommes principalement redevables de notre conservation. Je pourrais trouver sur votre globe des exemples physiques, qui vous prouveraient combien une organisation vicieuse est près de l'anéantissement. Ne voyez-vous pas des arbres, dont le germe est altéré, périr en un instant; tandis que d'autres, de la même espèce, durent des mille années. J'ai fait ces observations dans la forêt de Dodone, en Grèce. Elle est applicable aux Terrestriens et aux Lunians…. Habitans de la Terre, n'accusez point la nature qui a fait tout pour vous; mais vous seuls qui, par vos vices et votre mauvais régime, préparez votre destruction; et vous engloutissez, comme des insensés, dans le gouffre de la mort que vous pourriez éviter si étiez plus sages.
Lorsqu'il eut parlé au médecin, un troisième personnage, qui était présent, lui demanda pourquoi il avait pris pour monture des éléphans, en observant que la lourdeur de ces animaux devait retarder sa marche; et s'il n'y avait pas des animaux aîlés plus légers dans sa planète…. Le lunian lui répondit qu'il y en avait; mais que l'intelligence de l'éléphant l'a fait préférer chez eux à tout le reste. Que sont, s'écria-t-il, la grandeur, la grosseur et les autres qualités mathématiques, lorsqu'il s'agit de l'intelligence. Il me paraît, ajouta-t-il, qu'on ne l'a pas bien appréciée sur ce globe; et qu'on s'attache à l'écorce et non au corps. A peine ceux-ci étaient sortis qu'un concours de femmes se présente à la porte, et entoure l'hôtel. Toutes demandaient à voir l'habitant de la Lune; et l'on découvrait dans leurs yeux un désir, qui eût pu être interprété d'une manière très-maligne, mêlé à la curiosité. Marouban ayant instruit Alphonaponor de leur demande, l'engage à les faire entrer. «Cela vous amusera, dit-il, et peut-être vous prendra-t-il envie d'éprouver ce qu'on vaut en amour sur notre globe.»
—«J'ai une femme dans la Lune, que j'idolâtre, répondit Alphonaponor; ainsi je ne ferai rien pour les habitantes de la terre, dussai-je trouver ici l'égale de la Vénus des Grecs pour la beauté. Cependant voyons-les. Je m'instruirai au moins auprès d'elles: quoiqu'on en dise, je sais qu'on apprend toujours quelque chose auprès des femmes.
Marouban les ayant faites entrer, elles se montrèrent extasiées en découvrant la bonne mine, la fraîcheur, en un mot la beauté d'Alphonaponor, et sur-tout l'extrême politesse avec laquelle il les reçut; car les femmes sont très-susceptibles de s'attacher à la politesse; elle la comptent même trop souvent pour ce qu'elle ne vaut pas…. Enfin elles s'assirent, et comme elles étaient presque toutes jeunes et jolies, elles lancèrent à l'envi des oeillades sur le voyageur. Les minauderies ne furent pas épargnées, et chacune forma l'espoir de voir le lunian lui jeter le mouchoir. Cette prétention commune dut exciter entr'elles des débats qui ne se manifestèrent que par des regards; mais qui dirent beaucoup à Alphonaponor: ils lui firent juger combien les femmes prétendent à régner sur les hommes sur notre globe. Il s'en apperçut sur-tout lorsqu'il s'adressa à certaines d'entr'elles, qu'il parut distinguer…. Mais nulle de ces femmes ne devait obtenir de lui d'autres égards; et il les congédia en redoublant de politesse. Il y parvint avec la plus grande peine; elle paraissaient vouloir toutes s'établir dans son hôtel[4].