Pendant qu'il faisait ces observations, le concours augmentait autour de lui; et, comme il s'était arrêté pour contempler le Louvre, il vit qu'il lui était impossible de percer la foule, qui l'avait entièrement cerné, qu'avec la plus grande difficulté. Il aurait bien pu faire une trouée; il n'avait qu'à dire un mot à ses éléphans, et tout aurait été renversé et dispersé en un clin d'oeil: mais il portait à l'excès: l'humanité, et la politesse qui émane d'elle, il se serait laissé fatiguer et froisser pendant une heure, avant d'écraser le plus petit des êtres. Ses éléphans se conduisaient de même, ces animaux étant de la trempe de ceux de notre globe, qui, on le sait, sont amis de l'homme.
Enfin il parvint à se dégager sans occasionner aucun désastre, et aussi-tôt il chercha de ses yeux une hôtellerie: l'enseigne qu'il avait vue sur celle du village où il avait dîné lui avait appris à les distinguer. N'en appercevant point, et présumant que, dans une population semblable, il se trouverait peut-être quelqu'un qui parlerait le grec, il s'adressa au peuple en cette langue. Il ne fut point compris. Alors il employa l'usage des signes, et il le fut. Chacun s'empressa de les conduire dans un hôtel de la rue de Lille, où, malgré l'énormité de la porte cochère, il ne fit entrer qu'avec peine ses éléphans, qu'il fut obligé de laisser dans la cour, qui suffisait tout au plus à l'étendue de leurs aîles, malgré que la nature, qui sait tout envisager et tout prévoir, les eût faites comme celles des chauve-souris, et encore avec plus d'art. Elles se repliaient verticalement et horisontalement à la fois; ce qui les réduisaient à peu près à la longueur de celles des aigles, en proportion de leur corps.
Il entra dans l'hôtel après avoir donné ses soins à ses animaux, et sans les décharger: ce qu'il avait vu, lui faisait augurer qu'il ne resterait pas long-tems dans cette ville. Il croyait déjà connaître la nation qu'il visitait: d'ailleurs, il voyait que ses éléphans seraient très-mal dans cette cour. Heureusement qu'on se trouvait dans la belle saison.
En entrant dans l'appartement qu'on lui donna, il montra la plus grande surprise. Il lui parut encombré de meubles, et il chercha comment il pourrait s'y remuer. «A quoi bon tant de meubles, dit-il en lui-même, n'est-ce pas assez de ceux qui sont nécessaires? Ces chambres pourraient porter aisément le nom de magasin, car elles en représentent un….» s'arrêtant ensuite sur les ornemens, il jugea que leur multitude les déparaient; et il s'écria: «trop d'ornemens fatiguent la vue; il y a une borne même dans le beau.» Il considéra le lit, et sentant le duvet qui était entre les matelats, il vit qu'il était chez un peuple ami de la mollesse. Il tira une conséquence singulière de cette découverte, et il se dit: «comment, celui qui couche dans ces lits peut-il, s'il voyage ou s'il fait la guerre, car je m'apperçois que ce peuple l'aime ainsi que les Grecs et les Romains, coucher sur la terre humide, ou rester exposé aux intempéries de l'air? Ce peuple doit être sujet aux plus grandes maladies, à cause de la froideur et de l'humidité de son atmosphère: il est impossible de passer de l'extrême chaleur que procurent ces lits, à un extrême froid sans s'en ressentir: l'habitant de ma planète, quoique plus vigoureux que celui de la terre, je n'en puis douter d'après les efforts que j'ai vus faire ici pour lever les plus faibles fardeaux, n'y résisterait pas…. Il chercha envain s'il y avait un bain dans la maison. L'appartement qui contient le bain est un des plus essentiels des maisons des habitans de la Lune; et sans doute il devrait l'être aussi des nôtres; la propreté devant l'emporter sur la magnificence. N'en trouvant point, il pensa qu'il ne lui restait qu'à se coucher. Il ne voulut point se mettre dans le lit, où il appréhenda d'étouffer de chaleur. Ayant pris une peau d'orignal, car il s'en trouve dans la Lune, et qui lui servait dans ses voyages, il se coucha dessus, après l'avoir étendue sur le plancher, et s'endormit aussi-tôt.
A son réveil, qui fut très-prompt, car il ne dormait ordinairement que trois heures; (on connaît ses idées sur le sommeil), deux hommes qui étaient dans la foule qui l'avait escorté jusqu'à l'hôtel, et qui avaient distingué que c'était l'ancien grec qu'il parlait, se présentèrent à lui pour lui offrir leurs services. Ceux-ci étaient des maîtres de langue grecque. Ils lui parlèrent, ou crurent lui parler cet idiome. Alphonaponor ne comprit que quelques mots de leur discours, et sur tout ceux où ils lui disaient qu'ils étaient maîtres de grec. Rien n'égala l'étonnement du lunian. Il parut stupéfait lorsqu'il envisagea qu'il ne pouvait les comprendre. Cependant, se dit-il, j'ai su le grec; j'en appelle à Aristote et à Socrate avec qui j'ai conversé dans cette langue, et qui s'y connaissaient sans doute. Je suis sûr aussi de ne l'avoir pas oublié: je porte une mémoire où tout se grave comme sur l'airain: Je pourrais répéter, mot pour mot, les discours qu'ils me tinrent à l'époque où je les connus. Il pensa alors, et avec raison, que ceux qui s'annonçaient comme des maîtres de l'ancien grec, étaient des ignorans qui ne le connaissaient point; et il les congédia, en conservant l'espoir d'en trouver de plus instruits. Ayant tout-à-coup réfléchi que, puisque ceux-ci avaient été reconnus pour maîtres, il fallait qu'il existât une erreur générale sur cette langue, il revint sur son idée, et son espérance, de se faire entendre, s'anéantit.
Le même jour, il eut encore occasion de voir huit ou dix de ces professeurs de grec, habillé à la moderne, et il n'eut pas lieu d'être plus satisfait. Cependant, avant la nuit, il en vint un, qui fut le dernier, et qui frappa Alphonaponor par l'ensemble de ses traits. Il crut y découvrir quelques signes de l'ancien grec, dirigé par son grand art sur la physionomie. Celui-ci se fit entendre, parce qu'il parla la langue d'Aristote, quoique d'une manière assez confuse. Enfin Alphonaponor avait trouvé en lui ce qu'il lui fallait; c'est-à-dire, un truchement…. Que ceux qui ont voyagé, et qui se sont trouvés dans la situation où était notre héros, jugent qu'elle dut être sa joie en ce moment. Il embrassa l'homme qui lui parlait, et lui ayant raconté en deux mots qu'il était sujet du roi de la Lune, il voulut savoir pourquoi on se disait maître de grec à Paris, lorsqu'on n'entendait point cette langue. Après que le personnage lui eut appris qu'il était un descendant des Grecs, voyageant lui-même en France, et que l'idiome des anciens avait été conservé comme un dépôt sacré, de père en fils, par ses ayeux, qui le lui avait transmis; tandis que ses compatriotes avaient substitué à ce langage harmonieux le jargon le plus barbare; il lui dit que c'était une manie des Européens de parler grec, et de vouloir corriger les anciens grecs eux-mêmes. Il ajouta qu'il n'avait pas trouvé encore un seul savant qui l'expliquât correctement, et il dit que les plus habiles lui avaient fait modestement l'aveu de leur insuffisance.
Alphonaponor, très-satisfait de la découverte d'un descendant de ses anciens amis, le pria de s'associer à lui pendant son séjour à Paris, qu'il dit devoir être fort court…. Le grec, qui était un homme raisonnable, qui, sage et éclairé comme Anacharsis, voyageait encore pour s'instruire, et qui avait jugé, aux premiers mots que lui avait dit Alphonaponor, et à son air simple et plein de dignité, que son ame possédait l'élévation, que son esprit était éclairé; et qu'il connaissait les grands devoirs de la société, accéda à son voeu avec joie, et lui promit de ne pas le quitter tant qu'il resterait en France: il consentit même, d'après l'invitation d'Alphonaponor, d'habiter dès le jour même avec lui…. Lorsque deux hommes ont une manière de penser égale, lorsqu'ils marchent au même but, une liaison étroite est bientôt formée; c'est ce qui arriva eutre le grec et le lunian.
Ils commencèrent à s'entretenir sur la patrie de Socrate. Alphonaponor fit l'éloge des philosophes qu'il avait connus, et que Marouban (ainsi se nommait le grec) connaissait par tradition. Ensuite ils s'entretinrent de l'Europe, que, Marouban, exact et profond observateur, fit connaître au lunian sous le rapport de ses lois, de ses moeurs il lui parla de la politique dont les souverains ont voulu faire un lien entr'eux, et sur laquelle ils ont établi ce qu'ils appellent système de balance, ou mobile d'équilibre de pouvoir; système qu'il dit n'avoir existé que dans la tête des souverains ou de leurs ministres. Il crut le prouver en faisant l'histoire de leurs guerres, et montrant le tableau des renversemens successifs des états, tant garantis que non garantis par ce prétendu pacte.
Enfin ils allaient s'entretenir sur la France, lorsque des cris perçans qu'ils entendirent dans la cour annoncèrent un événement extraordinaire. Ils coururent aux fenêtres, et quel fut leur étonnement lorsqu'ils virent un homme que les deux éléphans avaient enchaîné avec leurs trompes, qu'ils serraient de manière à l'étouffer, et sur-tout lorsqu'ils appercurent que celui-ci tenait un des vases avec lesquels Alphonaponor les abreuvait. Le lunian découvrit aussi-tôt le mystère de l'aventure. Il dit à Marouban que sans doute cet homme était un voleur qui avait voulu dérober la coupe, et que les éléphans le tenaient prisonnier jusqu'à son arrivée. Il ajouta qu'il lui était arrivé une aventure à-peu-près semblable en Grèce, ce qui lui faisait faire ce rapprochement….
En effet, étant descendus aussi-tôt, ils apprirent par la bouche même de ce misérable, qui avoua son crime pour se soustraire à la question terrible où le mettaient les deux animaux, qu'il avait eu ce dessein. Alphonaponor s'étant approché, les éléphans lâchèrent, à sa voix, le personnage; mais ce ne fut que lorsqu'ils virent la coupe dans les mains de leur maître.