Les jeunes gens, continua-t-il, poussés par le mobile de la louange, se rendent avec empressement auprès des vieillards, autour desquels les jeunes filles, par les mains desquelles ils distribuent leurs prix, sont rangées; et qui, à leurs yeux, couronnent d'éclat la vieillesse…. Enfin les époux s'y entretiennent de leur bonheur, et forment ces épanchemens mutuels, qui sont si agréables lorsqu'on a à exalter les vertus des objets qui nous sont chers. C'est dans notre planete le plus noble des entretiens: dédaigner d'y parler de son épouse, serait pour un mari, non seulement un ridicule mais une tache ineffaçable…. Les amans s'y entretiennent aussi de leur tendresse; car un faux préjugé ne les force point à vivre comme des hiboux, en s'éloignant de la société. Le pur amour est honoré chez nous: rien ne paraît si noble et si touchant; c'est le plus charmant tableau pour mes compatriotes, que de voir deux amans répandre dans leurs ames les émanations d'une flamme pure. Souvent on se plaît à les enchaîner avec des guirlandes de fleurs; et à leur montrer ainsi l'emblème de leur bonheur futur…. Enfin le chant, la danse, et d'autres jeux innocens, où brillent l'esprit et les grâces, remplissent les vuides de nos entretiens. Tous les âges confondus y prennent part: les heures passent comme des éclairs rapides: nous rentrons dans nos maisons, l'ame remplie de doux ou de nobles sentimens; pleins du désir de devenir meilleurs, et sur-tout affranchis de ce malheureux ennui qui vous tourmente si fort ici bas, et qui, je le vois, n'est pas le moins cruel ennemi de votre repos, de votre santé et de votre bonheur.»

Tous ceux qui entouraient Alphonaponor, parurent étonnés en entendant ce récit: plusieurs jeunes gens sourirent après avoir lancé des sarcasmes contre les habitans de la Lune, qu'ils nommèrent des vrais Quakers, et des insensés qui ne connaissent pas le vrai bonheur. Ils se retirèrent en pirouettant, et crurent le trouver en s'admirant dans les glaces, ou en débitant des fadeurs aux femmes autour des tables de jeux…. Quelques-unes de celles-ci baillèrent, et annoncèrent qu'Alphonaponor, malgré ses agrémens, leur avait donné des vapeurs…. Quelques jeunes gens plus sensés parurent occupés de son récit; et le voyageur les vit réfléchir avec satisfaction. Exerçant son coup-d'oeil habile, il jugea qu'il avait opéré en eux une espèce de transformation…. regardant alors Eléonore, et la trouvant pensive à son tour, il lui dit: «vous réfléchissez, Eléonore! la femme qui porte une ame noble, sensible, et qui réfléchit, est près de la vertu et du bonheur.

Divers personnages s'apprêtaient à lui faire des questions nouvelles, lorsqu'on annonça qu'on avait servi. Alors les tables de jeu furent abandonnées, l'intérêt ayant suspendu un instant son empire sur les coeurs. L'attention générale se reporta sur Alphonaponor, et il fut conduit à table avec pompe.

On lui donna la place d'honneur avec sa compagne, qui, malgré sa modestie nouvelle, ne pouvait se résoudre à la refuser; et Alphonaponor ne consentit à la prendre que lorsqu'on l'y eut contraint avec une violence de politesse.

D'abord les yeux des convives furent fixés sur lui. Ou suivait tous ses mouvemens; et l'on fut rempli de surprise lorsqu'on vit qu'il ne touchait point à la viande, mais seulement aux pâtes, aux légumes, au maigre; sur-tout lorsqu'on s'apperçut qu'il ne buvait que de l'eau, et encore avec une espèce de répugnance. Sans doute que l'eau de la Lune est moins chargée de parties grossières que la nôtre: Alphonaponor ne le dit point, parce qu'on l'assaillit de questions opposées à cet objet; mais les observateurs découvrirent en voyant l'attention avec laquelle il la regardait, que cette idée était celle qui l'occupait.

Un des savans avec lequel il avait conversé la veille, et qui était dans le nombre des convives, remplissant le voeu général, qui était de savoir pourquoi il ne se nourrissait que de ces alimens, lui en fit la demande. Alphonaponor lui répondit par la bouche de Marouban, qui s'était placé à sa portée: «Je ne mange point, non plus qu'aucun habitant de ma planète, de ce que vous nommez chair des animaux. Quand nous aurions ce goût, nous nous ferions le plus grand scrupule de les tuer, parce que ce ne fut pas le voeu de la nature en les créant; et parce que nous nous sommes convaincus qu'ils sont utiles à l'harmonie générale.

D'autres motifs, plus directement liés à notre conservation personnelle, nous porte à nous abstenir de ces alimens. Nos physiciens ont découvert que le sang des animaux porte une bile noire dans le sein de celui qui en fait usage; qu'il voit altérer sa gaieté, devient sombre, mélancolique: ils ont combiné que deux élémens étrangers, réunis pour former un tout, ne peuvent former qu'un tout imparfait; et que le sang des animaux, composé d'élémens qui sont souvent des poisons pour les hommes, ce que la nourriture décès animaux détermine, ils doivent être funestes à ces premiers…. Nos philosophes, d'après leurs observations, ont conclu que l'humeur féroce, le penchant à l'inquiétude, à la colère et à la fureur pouvait naître de cette cause, sur-tout lorsqu'ils ont su que les habitons d'une partie de la terre en faisaient usage; je le leur appris moi-même après mon voyage sur votre planète. Leur opinion a été confirmée à nos yeux, lorsque divers autres voyageurs, qui sont venus observer après moi votre globe, ont rapporté que les peuples de votre Orient, qui ne l'avaient point adopté, étaient plus doux, moins enclins aux troubles, aux combats; et ils ont cru voir encore que la cause de la guerre se trouvait, en partie, dans ce fatal usage; sachant, d'après un axiome prouvé, que les grands effets ont les plus petites causes.

Pendant qu'il disait ces mots, appercevant un plat qu'un domestique posait sur la table, et qui était tout sanglant; car c'était un filet de boeuf arrangé à l'anglaise, c'est-à-dire, macéré seulement et presque crud; il fit un mouvement de dégoût; et l'on fut obligé d'ôter le plat, parce qu'on vit, à l'impression qu'il avait fait sur lui, qu'il pourrait quitter la table…. Alors reprenant son discours, et s'arrêtant sur ce qu'il venait d'appercevoir, il ajouta: «J'avais vu les Grecs cuire toutes les viandes qu'ils mangeaient, et j'avais cru qu'on se conduisait de même en ces lieux. Je me disais: la cuisson les dénaturant en parue; elles sont moins funestes; mais, d'après ce que je viens de découvrir, je ne m'étonne plus si je vois sur vos figures, au moment même où vous paraissez vouloir vous égayer, la plus sombre mélancolie…. Y a-t-il long-tems, dit-il au savant, que de pareils plats se sont introduits sur votre table, car je m'apperçois qu'ils ne sont pas en harmonie avec les autres?» «Depuis quelques années seulement, répondit celui-ci.»—«Le peuple duquel vous l'avez reçu, répliqua le lunian, est-il plus porté à la gaieté, mieux doué de la santé que vous?» «Non, dit le savant; c'est le peuple le plus mélancolique et le plus sujet aux maladies de tous ceux qui habitent l'Europe.»—«Vous le voyez, répliqua-t-il, nos physiciens et nos philosophes ne se sont pas trompés; dans ce que vous venez de me dire se trouve la preuve de leurs raisonnemens. D'après cela, je crois que vous ne vous sauverez d'une infinité de maux ici bas, que lorsque vous renoncerez à cette habitude désastreuse.»

Je dois arrêter mon action un instant, pour observer qu'Alphonaponor, malgré son jugement et son excellente logique, nous a donné un conseil équivoque. Il aurait du envisager l'influence de l'habitude sur les hommes: elle est aussi forte, et peut-être plus pour son physique que pour son moral. Cela peut être bon pour les habitans de la Lune, de ne vivre que de végétaux, parce qu'ils ont été nourris par eux en naissant; ainsi que pour les Indiens et les autres peuples de notre globe qui ne connoissent point la viande…. Si nous nous en privions tout-à-fait, il est douteux que nous pussions le faire sans danger; tant il est vrai que le poison même, car je reconnais le principe de la vérité que le lunian a exposée, que la viande est un poison: elle devient, sinon salutaire en certain cas, du moins utile. On voit que je sers la cause des habitans septentrionaux de l'Europe, en combattant l'opinion du voyageur; cependant je n'entends pas parler ici des viandes macérées seulement; et je crois que tous les Français, qui ne tiennent pas d'une manière absolue à la mode, seront de mon avis.»

Le savant, trouvant l'argument sans réplique, et qui, étant gourmand lui-même, ne savait pas envisager sa santé, comme c'est l'usage de tous les gourmands, n'insista plus sur l'objet de la question; et il lui demanda pourquoi il ne buvait pas de vin; s'il n'en existait point dans la Lune.