«Nous connaissons la plante et le fruit qui le produisent; nous en faisons même; mais nous l'employons seulement comme médicament….» —«Comment, pour médicament! s'écria un petit homme à face rebondie, et dont les yeux rouges et enflammés annonçaient qu'il n'était pas de la trempe des habitans de la Lune, quant au vin; vous renoncez donc à tout ce qui est bon, et qui ranime la vie et la gaieté en nous? Quelle est la bizarre fantaisie qui vous fait conduire ainsi? Sans doute votre vin n'est pas de la nature du nôtre; car, sans cela, il faudrait être plus qu'insensé pour s'en priver.»

«La première raison qui nous porte à nous priver du vin, répondit le lunian, c'est celle qui nous est fournie par la conviction que nous avons qu'il n'est pas naturel à l'homme. La vigne ne se trouve que sur quelques points de notre planete; est-ce de même sur votre globe? Je le crois. Je n'entends pas parler des transplantations, mais de sa croissance primitive. L'intention de la nature est manifeste à nos yeux, d'après l'absence de l'objet utile; et dans l'existence de l'eau en tous lieux, nous voyons qu'elle l'a destinée, non-seulement à la fertilisation des globes opaques, mais à servir de boisson à leurs habitans. Notre logique et notre expérience nous font donc renoncer au vin; nous sommes convaincus que tout ce qui n'est pas naturel à l'homme lui est contraire…. Un second motif qui est le plus fort, est celui d'éviter l'ivresse qu'il occasionne: j'en ai vu en Grèce les plus funestes effets. Tout objet qui ébranle les sens au point de les renverser tout-à-fait, et de suspendre les ressorts de la mémoire et de l'entendement, ce que la douleur la plus vive, le plus grand tourment ne peuvent parvenir à faire, doit être un poison funeste qui, (s'il ne détruit pas la vie en un instant, ce qui n'est pas sans exemple, puisque je l'ai vu sur votre globe,) mine sourdement vos corps, épuise vos esprits animaux, qu'il corrode, et est la source de nombre de vos infirmités, et souvent de votre perte.» Interpellant encore le savant, «dites-moi si les hommes les plus forts de votre globe boivent du vin.» Le savant parut embarassé. Marouban, prenant lui-même la parole, répondit que non. Les Tartares, dit-il, les Russes[8] , les Chinois, tous les peuples de l'Orient, ceux de l'Afrique et du Nouveau Continent, ne connaissent point cette boisson; et il est certain qu'ils sont les plus forts de la terre.»—«Voilà une preuve nouvelle et transcendante contre cet usage, et que je trouve encore chez vous. Je vois avec joie que les habitans de ma planete ont su entrevoir d'une manière précise la véritable propriété des choses et leur utilité….»

Je dois m'arrêter encore, et observer qu'Alphonaponor pensant juste sur la nature du vin et sur ses effets, parle à nous, Européens, comme aux habitans du Bidulgerid, ou de l'Arabie-Pétrée; il veut que nous nous contentions d'eau. Je crois entrevoir que les trois-quarts des habitans des pays septentrionaux, car les buveurs de bierre, de cidre sont dans le même cas, ne mettraient pas en balance la privation du vin contre dix lustres d'existence douteuse, de plus.

Le lunian cessa son discours pour laisser manger la société, dans laquelle, hormis quelques individus, qui regardent la raison de leur estomac comme celle sine qua non, tout le monde avait écouté sans agir, et il dit au savant et à la société, en dévoilant son motif poli, qu'il répondrait sur toutes les questions qu'on pourrait lui faire à la fin du repas.

Il s'occupa alors de sa compagne, qui était émerveillée en l'entendant; et qui applaudissait tacitement à tout ce qu'il avait dit; car elle n'aimait guère la viande, et point du tout le vin. Alphonaponor mangea encore des pâtes, des fruits, et attendit, en servant ses voisins, avec une politesse noble, une aisance et une adresse inconnues, qui étonnaient de plus en plus les convives, qu'ils eussent completté leur repas. Il porta même la complaisance jusqu'à servir à boire au petit homme rebondi à qui il avait parlé, qui branlait la tête, avec le signe de pitié, pendant qu'il discutait sur la propriété du vin; et il eut la malice de lui servir beaucoup d'eau, en lui disant qu'il ne voulait pas contribuer à l'empoisonner.

Pendant ce tems, il observa les convives, et sur-tout les femmes lorsqu'elles buvaient du vin. Il s'étonna en voyant nombre d'entr'elles rivaliser pour la boisson avec les hommes. Il se dit: «Je ne me serais jamais douté qu'en aucun pays les femmes fissent les mêmes excès que les hommes. Quel renversement! leurs fibres sont plus faibles, et elles employent les mêmes véhicules pour les ébranler? Il se rappella que les Grecques ne buvaient que de l'eau, et dit encore dans une apostrophe tacite: «Françaises, vous n'avez encore, à beaucoup d'égards, que le costume des anciennes habitantes de la Grèce.» Il envisagea ensuite le nombre de sortes de vins dont elles s'abreuvèrent, et réfléchit sur l'amalgame et la fermentation de ces objets de natures différentes, dans l'estomac. Voyant Eléonore ne point imiter ses compagnes, et croyant que c'était par réserve qu'elle se conduisait ainsi, il lui observa qu'elle ne devait point se gêner; et que si ses raisons l'avaient frappée, elle ne devait pas pour cela changer d'habitude tout-à-coup. Il dit qu'une transformation quelconque ne pouvait se faire en un instant; qu'il était même dangereux de passer sans intermède d'un état à l'autre. Éléonore, lui ayant répondu qu'elle ne buvait jamais de vin, il la félicita, en ajoutant: «Voilà la cause de la fraîcheur que je découvre sur votre figure. Observez vos compagnes; voyez leur teint hâve, plombé: s'il se colore, ce n'est point l'incarnat naturel, mais le rouge excité par la fermentation de la liqueur dans leur sang.»

Lorsque le Champagne arriva, et qu'il fit sauter le bouchon, Alphonaponor éprouva une grande surprise, et eut lieu de faire une dissertation secrete sur le débandement que devait exciter dans les esprits la force de la boisson qui avait pu lancer le bouchon au plancher; il ne communiqua point ses idées, en voyant l'allégresse qu'excitait la saut du bouchon, et l'empressement qu'on mettait à avaler la boisson avant, même, que sa fougue fut calmée par l'influence de l'air atmosphérique. Il se contenta de réfléchir, et d'entretenir Eléonore jusqu'à ce qu'un événement préparé par le vin, et que le Champagne avait déterminé, le reporta sur ses premières idées, et lui montra l'évidence de ce qu'il avait dit: «Ce fut l'homme rebondi qui l'occasionna: il avait tant bu que l'ivresse le saisit avant le dessert, et qu'il tomba tout-à-coup, comme s'il était frappé d'apoplexie ou de mort…. Ce personnage fut emporté par les valets, et l'on continua le repas.

Le dessert étant arrivé, l'étonnement d'Alphonaponor s'accrut, lorsqu'il vit les femmes boire deux ou trois verres d'eau-de-vie; et lorsque l'un des convives lui ayant demandé s'il la connaissait, et si elle figurait sur les tables, dans la Lune, il l'examina, et reconnut que c'était la quintescence du vin…. Dès ce moment il vit que les Terrestriens faisaient une guerre éternelle à la nature, et cherchaient avec empressement tout ce qui pouvait exister de plus funeste pour eux…. Il répondit à celui qui l'interrogeait, qu'il ne connaissait point cette liqueur; que les Grecs n'en faisaient point usage lorsqu'il parut chez eux, et que, dans sa planete, on n'avait pas pu supposer son existence. «Si nos chimistes, dit-il, eussent fait cette découverte, ils l'auraient cachée à tous les yeux: ils auraient apperçu, d'après les propriétés du vin qu'ils connaissaient, que la quintescence de cette liqueur devait être le poison le plus dévorant… Il ajouta, en s'adressant tout bas à Marouban: «Ami, je ne m'étonne plus s'il existe des crimes, des vices et des maux sans nombre sur la terre. Les hommes ne se contentent point de se nourrir du poison qui attaque leur santé et leur raison, il faut qu'ils le raréfient encore, et lui donnent cent fois plus de force en réunissant ses parties vénéneuses, et les dépouillant de tout ce qui peut affaiblir leur effet en les divisant, les habitans de la terre s'ennuient de vivre un demi-siècle: s'ils continuent, ils auront bientôt l'existence éphémère du papillon. Je découvre au fond de ces bouteilles, les sources de l'immoralité que tu m'as dit régner en ces lieux; j'y vois celle de l'inconstance du plus grand nombre de femmes: leur sang enflammé par cette liqueur terrible, doit les rendre comme des bacchantes effrénées, et les mettre dans le cas d'oublier qu'elles ont des époux devant ces époux eux-mêmes….» Il dit ensuite: «Les femmes ont besoin de toute leur raison pour résister à l'attaque de leurs sens, et aux assauts que leur livrent continuellement les hommes; comment peuvent-elles éviter les piéges qu'on leur tend lorsqu'elles ne possèdent plus cette raison? Contemple ce tableau; l'ivresse est générale sans être parvenue à son comble; et juge à présent si je me trompe.» Marouban lui répondit qu'il avait fait dès long-tems la même réflexion.

Pendant que les convives se livraient à une joie bruyante et forcée, en s'entretenant tous à-la-fois; et que la plupart lançaient des sarcasmes à tort et à travers, même sur l'étranger leur convive, Alphonaponor et le grec les contemplaient avec pitié. Éléonore qui devinait leurs pensées, et qui partageait leurs sentimens, se réunit à leur entretien, après qu'elle eut reçu de nouvelles leçons et de nouveaux complimens de son ami … Mais le lunian ne devait pas être long-tems tranquille auprès d'elle: les femmes de la société, réalisant ce qu'il avait dit à Marouban, sur l'effet de l'ivresse à l'égard de celles de ce sexe, l'entourèrent en lui faisant les observations et les questions les plus hardies. Éléonore eut à supporter leurs sarcasmes, qui devinrent virulens, l'envie qui dominait ces femmes n'étant retenue alors par aucun frein.

Alphonaponor montra en ce moment son extrême politesse, ainsi que sa dignité. Ayant offert un tribut d'éloges public à Éléonore, qui faisait la satire de ses rivales, il se disposa à quitter l'assemblée avec elle et Marouban, et après avoir remercié la société, qui voulut en vain le retenir. Il dit, à cet égard, voyant qu'on le cernait et qu'on lui fermait tout passage: «dans mon pays, l'un des premiers devoirs sociaux, qui règle principalement la politesse, est celui de rendre le convive indépendant: sans cela on l'asservirait à un joug pénible; et la société, quelqu'agrément qu'elle offrit, lui deviendrait à charge….» Au mot de politesse on leur ouvrit le cercle, et ils se retirèrent.