Comme ils s'éloignaient, un homme, qui portait sur son visage les rides que forme la spéculation, arrête Alphonaponor, et le tirant à part avec Marouban, lui dit: «avant de vous en aller, apprenez-moi qu'elle est la valeur de l'or dans votre planete: sans doute il sert de signe monétaire comme ici. Dites-moi, aussi, s'il y a des gens de mon état dans la Lune, c'est-à-dire des banquiers?»—Alphonaponor, quoique dépité au fond de l'ame contre la majorité des convives, crut devoir à la politesse de lui répondre, et lui répondit: «il n'y a point de banquiers dans la Lune, parce que le transport de l'argent est très-facile, et que le commerce n'a pas l'extension ni les mêmes principes qu'il a chez vous. Quant à la matière dont vous parlez nombre de mines nous l'offrent; mais elle ne nous sert qu'à être mise en oeuvre, l'or étant le moins poreux et par conséquent le plus dur des métaux: notre signe monétaire est la plume de colibri.»—Le banquier partit d'un éclat de rire à ces mots, et se retira en s'écriant: «je l'avais bien pressenti, que les habitans de la Lune étaient des insensés! préférer les plumes du colibri à l'or, c'est le comble de l'impertinence humaine!» Pauvre ignorant, dit alors Alphonaponor; tu ne vois pas que ton or n'a de prix que celui que ta propre folie lui donne … Voilà, ajouta-t-il, un homme qui ne connaît pas même les principes de son état.»

Étant arrivé à l'hôtel avec ses amis, il discourut avec force sur ce qu'il avait vu, et il annonça qu'il partait irrévocablement, le lendemain, pour sa planete. «Je ne voudrais pas, dit-il, rester plus long-tems sur ce globe, pour l'honneur de ses habitans eux-mêmes; et avoir à rendre compte de toutes leurs sottises et de tous leurs ridicules.»—«Comment! s'écria Éléonore, qui avait été frappée de surprise en entendant la nouvelle de son départ, et qui paraissait en proie à la douleur, ce que ses larmes manifestèrent aussitôt: vous partez! que vais-je devenir? vous m'avez attachée à vous par le plus puissant lien, celui de l'estime; elle n'osa pas dire celui de l'amour: mais ses jeux s'exprimèrent au défaut de sa bouche. J'espérais au moins que vous achèveriez l'ouvrage que vous avez commencé, et que vous me mettriez à portée d'apprécier le bonheur, qui, je n'en doute plus, se trouve dans votre planete.»—«Le bonheur existe sur votre globe et en ces lieux mêmes, répondit le lunian: son principe est en votre ame: vous pouvez vous isoler au milieu de tout ce qui vous entoure. Il est dans cette ville des êtres vertueux, confondus dans la masse, que vous pouvez distinguer, et auxquels vous pouvez-vous associer. Il s'en trouve dans les pays où la dépravation a le plus d'empire: je m'en assurai autrefois en Grèce. Il est vrai qu'ils sont rares, et que bien souvent on les évite faute de savoir apprécier le mérite…. Si vous ne voyez point sur votre globe les mêmes attraits qui vous y attachaient, je vous offre de vous conduire dans le mien, avec Marouban, qui est décidé à m'y suivre. Vous resterez dans la Lune tant qu'il vous plaira; je m'engage à vous faire reconduire sur la terre lorsque cela vous sera agréable, et si vous ne vous plaisez point chez nous…. Je me trompe, le bon et le vrai beau (vous le trouverez dans mon pays) plaisent, attachent, entraînent: c'est parce qu'on ne les reconnaît point qu'on s'en écarte. Je suis sûr que la vertu et le mérite sont vénérés sur votre globe, même par vos compatriotes les plus dépravés.»—«Cela est vrai dit Éléonore.

Ce que j'ai vu, ce que Marouban m'a appris et ce que vous me dites, répliqua le lunian, me fait juger que les Terrestriens ont le germe du bon en eux. Vous êtes des enfans qui ne pensez qu'à vos hochets, et les préférez aux choses utiles et à la vertu. On peut vous comparer encore à des enfans, qui fuient un père qu'ils aiment, et dont ils redoutent la sévérité. Si on vous montrait ce père prêt à vous combler de tous les biens, en vous ouvrant son sein, et sous son véritable aspect, je pressens que vous ne le fuiriez point. Je vois, aussi, que ce ne serait pas une petite entreprise, et qu'il faudrait des peintres bien habiles pour rendre sensibles ses traits à vos yeux, qui ne sont pas habitués à distinguer les nuances … J'augure que nous vous garderons dans la Lune, aimable Éléonore, si vous consentez à y passer avec nous; et si vous revenez un jour sur la terre, ce sera pour reconcilier les femmes avec nos penchans, et pour servir les vôtres.» Éléonore reprenant sa gaieté ordinaire, que la crainte de perdre Alphonaponor pour toujours avait fait disparaître un instant, et montrant encore son caractère, se dit: «il m'a séduit par ses éloges, et à présent il m'éblouit par ses espérances de vertu et de bonheur…. Faisons la folie: celle-ci, quoique très-marquante; car monter sur un éléphant aîlé, et aller de but en blanc dans la Lune n'est pas peu de chose, ne sera que la suite de celles que j'ai déjà faites…. Cependant je sens en moi plus d'assurance; je présume qu'elle aura un meilleur résultat. Ce diable de lunian m'a ensorcelée; les habitans de sa planete seraient-ils tous des enchanteurs?»

Avant de consentir à vous suivre, reprit-elle, dites-moi s'il n'y a point de risques à courir. Cela me paraît bien hazardeux de n'avoir pour appui que des aîles, et point de sol auprès de soi pour se soutenir. Si dans nos voyages un cheval trébûche, ou se casse les jambes, et si nous renversons, nous avons l'espérance de trouver la terre à trois pieds. Celle-là est au moins solide.»—«Vous vous abusez, répondit le lunian. Vous ignorez, Éléonore, que vous êtes sans cesse sur le cratère d'un volcan prêt à s'allumer, en quelque lieu que vous vous trouviez sur la terre.»—«Comment, d'un volcan! mais il n'y en a qu'en Italie, en Grèce et dans le Pérou.»—«Vous vous trompez encore: la terre et notre planète ne sont autre chose qu'une masse de feu concentrée; c'est un foyer qui brûle sans cesse. N'en voyez-vous pas souvent des émanations dans les endroits où l'on ne s'y attend pas? Les tremblemens de terre ne se font-ils pas sentir en tous lieux? J'ai vu nombre d'Iles, en Grèce, disparaître à la suite d'un de ces événemens, et d'autres sortir de la mer inopinément. D'après cela vous pouvez être par-tout engloutie, et à chaque instant.»—«Comment, répliqua-t-elle, la nature a-t-elle pu ainsi nous exposer? Qu'avait-t-elle besoin d'allumer un foyer général sous notre planète?» —«Il le fallait pour que vous pussiez naître, et subsister ensuite; c'est ce foyer, et les bassins d'eau qui le couvrent, qui amenent la fertilité: sans cela vous n'auriez pas un brin d'herbe sur la terre. C'est la chaleur intérieure, encore plus que le concours du soleil, qui produit la germination.»—«Cela me paraît vraisemblable, repartit-t-elle: à présent je vois bien que l'air est aussi sûr que la terre; et je ne doute plus de la fin du monde. Un beau jour il prendra une belle fantaisie au foyer de s'enflammer tout-à-fait; et gare les bassins qui sont dessus, et les pauvres hommes qui dansent sur les bassins!»…. «Cette reflexion fit rire Marouban et Alphonaponor. Comme elle n'était pas invraisemblable, elle leur fit voir combien l'esprit d'Éléonore était ingénieux.

Puisqu'il faut fermer les yeux surtout, reprit-t-elle, dites-moi enfin ce qu'il faut que je prenne? Aurez-vous de la place sur vos éléphans, pour mettre toutes mes boëtes et mes cartons? je vous avertis que le nombre n'en est pas petit; je ne m'embarque jamais avec peu de chose: lorsque je voyage, j'en charge une berline entière»…. Alphonaponor, à qui Marouban avoit expliqué ce qu'était une berline, ne put s'empêcher de sourire, non plus que celui-ci, et il lui répondit: «laissez ici vos boëtes et vos cartons; vous trouverez tout ce qu'il vous faut dans mon palais; c'est-à-dire, ce qui vous est nécessaire pour vos besoins et pour votre habillement. Je vous croyais en partie détachée de vos modes.»—«En effet je le suis: mais la force de l'habitude.»—«Je vois qu'elle est très-puissante en ces lieux. Tâchez de vous en affranchir: sa chaîne est humiliante lorsqu'elle ne vous attache qu'à de petits objets.»—«Adieu donc mes bonnets et tous mes pompons! l'intraitable lunian, votre ennemi, me sépare de vous peut-être à jamais, s'écria-t-elle en riant. Adieu, Opéra, Tivoli, Frascati, que je regardai comme des lieux enchantés; je vais, dit-on, vous retrouver dans la Lune! mais je n'y paraîtrai qu'en luniane; et dieu sait si j'y gagnerai.»—«Oui, sans doute, dit Alphonaponor. J'espère vous y faire briller, de manière à vous prouver que vous n'avez rien vu jusqu'à ce jour de beau, de brillant et d'aimable, que votre personne dans votre miroir.»

—«Le voilà encore qui m'entraîne par ses éloges, cet adroit enchanteur!…. Eh bien! soit: je suis à vous: je ne vous quitte plus dès ce moment: Marouban se chargera de prendre mes papiers chez moi.» Marouban y consentit; et Alphonaponor ayant regardé sa montre, dit: «mon éléphant ne doit pas tarder à paraitre; nous le laisserons reposer cette nuit, et demain, dès l'aurore, nous nous élancerons dans l'éther.»

Ils continuaient de s'entretenir, et Alphonaponor reassurait Eléonore sur les dangers du voyage; car, quoique hardie, comme l'avait dit Marouban, elle ne laissait pas d'être inquiette sur la traversée, en envisageant la lourdeur de l'animal sur le dos duquel elle allait s'asseoir; lorsque des hennissemens, répétés avec force par l'éléphant de la cour, annoncèrent à son maître l'approche de son compagnon…. En effet, prenant aussi-tôt son télescope et son graphomètre, il le découvrit à cinquante lieues de la terre, et il le dit à Eléonore et à Marouban … «Comment, s'écria celle-ci, l'autre éléphant l'a senti de cinquante lieues? Quel flaire il faut qu'il ait pour cela!»—«Je crois vous avoir dit, répliqua le lunian, que ces animaux étaient d'une espèce extraordinaire, et je vous ai vanté leur intelligence: elle donne à leurs sens une activité inconnue. Eléonore, sachez que l'intelligence, n'ayant point de bornes, et étant une portion du plus grand attribut de la divinité, elle doit être un moteur universel dans quelque être qu'elle se trouve….» Alors il engagea Marouban à sortir avec lui jusqu'à la grande place, où il prévoyait que s'abbattrait l'animal. Eléonore voulut les suivre pour jouir du spectacle. Ils n'y furent pas une demi-heure, que l'éléphant, s'abaissant d'un vol rapide, et redoublant d'activité lorsqu'il apperçut son maître, prit terre. Repliant ses aîles, il courut au grand trot vers Alphonaponor, à qui il fit les plus grandes caresses, et aux pieds duquel il versa encore des larmes d'attendrisement…. Alphonaponor, ayant récompensé à son tour, par ses caresses ce zèlé serviteur, le conduisit vers son compagnon; et ici, se passa une nouvelle scène de sensibilité, qu'on ne peut décrire, entre les deux animaux. Elle aurait pu faire envier à nombre d'hommes, comme l'observa Eléonore, de leur ressembler.

Dès qu'Alphonaponor eut détaché les dépêches, qui étaient liées à la trompe de l'éléphant, il rentra avec ses amis dans l'hôtel, et leur ayant dit qu'il avait à s'occuper de la lettre de son roi, il les engagea à se retirer dans leurs appartemens, Eleonore en ayant pris un dans l'hôtel. Il les embrassa, en leur réitérant que lendemain, ils quitteraient la terre, les ordres de son roi le rappelant sans délai. Il avait parcouru d'un coup-d'oeil sa dépêche.

Le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qu'écrivait le roi de la Lune au voyageur. Voici la traduction du texte de sa lettre:

A Alphonaponor, le plus cher de mes enfans.