«Votre dépêche, mon cher Alphonaponor, m'a été remise par votre intelligent courrier; et j'ai reçu avec plaisir les notions que vous m'avez données sur la terre. Que l'axe de cette planete s'incline tout-à-fait, cela m'est indifférent; je n'ai plus de crainte sur le sort de mes sujets, qui est le seul objet qui doive fixer l'attention d'un roi, à l'exclusion entière de lui-même. D'après cela, je vous invite à retourner au plutôt auprès de moi. Je ne puis me passer de vous: un sujet éclairé et fidèle, comme vous l'êtes, est un trésor qu'un roi ne doit pas perdre un instant de vue. Je sens tout le poids de la puissance depuis que vous m'avez quitté; et je m'apperçois, de plus en plus, qu'un roi, quel qu'il soit, fut-il doué de la sagesse la plus profonde et des talens les plus extraordinaires, ne peut marcher seul. Il faut autour de lui des hommes semblables à vous, qui blâment sans cesse ses actions, et lui présentent les tableaux effrayans enfantés par sa conduite. Où est le roi assez fortuné pour ne point faire un abus de son pouvoir? … Vous le savez; je n'aime point les flatteurs: je suis convaincu, dès long-tems, qu'ils sont les ennemis les plus cruels des rois et des peuples. Je les ai bannis de ma coeur, et ne me suis entouré que d'hommes raisonnables: cependant, Alphonaponor, je trouve qu'ils me flattent encore, sans qu'ils s'en apperçoivent, et qu'ils ne me disent pas assez fortement la vérité. L'ame d'un monarque a besoin d'être sans cesse réveillée: le pouvoir tend toujours à l'entraîner dans la route opposée à celle du bonheur public: il faut un ressort puissant qui l'arrête; c'est la vérité…. Quittez aussitôt le globe où vous êtes, si la gloire de votre roi vous est chère. Venez frapper mes regards, et rappeler ma réflexion, par votre aspect sévère. Rendez-moi un ministre ami de mon peuple, et j'aurai conquis plus que je ne pourrais jamais perdre….

Adieu mon fils: comme homme, je vous embrasse; comme roi, je vous salue.»

Le roi de l'empire de la Lune.

L'ame d'Alpbonaponor fut agitée en lisant cette lettre, et en envisageant le degré de sagesse auquel était parvenu le monarque de la Lune…. «Le voila, s'écria-t-il, le véritable roi! voilà l'être fort et invincible! celui qui est digne de l'amour de son peuple, celui qui peut entendre la vérité, et la désire, est parvenu au faite de la grandeur. Rien ne peut ébranler son trône: lui seul peut dire, comme la divinité, je suis immuable, hormis pour ce qui regarde la nature, à la loi de laquelle rien ne peut le soustraire!…. Il arrosa de douces larmes cet écrit, où il trouvait un éloge si pompeux pour lui-même, et il se dit: «quel dévouement ne dois-je pas à un tel roi! Je le sens, c'est leur sagesse qui enfante la vertu dans leurs sujets. Qu'ils donnent l'exemple, et ils verront le pied de leurs trônes entourés de sages et de héros!»

Il passa la nuit livré à ces intéressantes et utiles réflexions. Lorsque le premier rayon de l'aurore perça le voile sombre de la nuit dans l'Orient, il descendit vers ses éléphans, et disposa tout pour son départ. Il paya l'hôte avec l'argent que Marouban lui avait remis, et ayant fait dire ensuite à ce premier, de lui faire venir quelques malheureux à qui il voulait distribuer le reste de la somme, qui consistait en deux mille louis, s'étant apperçu avec surprise et douleur que Paris en fourmillait, il les attendit; il retarda, pour cela, son départ, en se disant qu'on doit tout immoler à la bienfaisance, jusqu'à ses plaisirs les plus doux. Leur ayant enfin remis sa somme, après s'être excusé envers eux d'avoir osé sonder le secret de leur infortune, et la leur avoir offerte plutôt comme le prix d'un service rendu que d'un bienfait, il les congédia, en les suppliant de cesser les acclamations que la reconnaissance leur faisait pousser. Il leur observa que l'homme bienfaisant n'a droit qu'à son prix tacite; et que les louanges l'outragent. «Il sait, leur dit-il, qu'il n'a de propriété réelle que ses vertus. S'il est riche, il doit aux malheureux le partage de sa fortune; s'il ne l'est point, il leur doit des consolations. Il sait encore que la nature lui a imposé ce devoir; et l'homme qui remplit son devoir, n'a aucun droit à l'éloge….» Cependant il entendit avec satisfaction le discours de celui de ces infortunés à qui il avait fait le don le plus fort, car il avait cru qu'il en était plus digne que les autres, ayant trouvé, à l'aide de son art de physionomiste, des traits plus caractéristiques de vertu sur sa figure…. Celui-ci dit: «J'ai connu le malheur; je sais combien il est doux de recevoir des bienfaits donnés sans ostentation; j'ai reçu des outrages de la plupart de ceux qui m'ont offert le pain avec lequel j'ai soutenu ma misérable vie; et ils m'ont fait désirer la mort encore plus que la misère. Soyons bienfaisant, à notre tour, et imitons ce magnanime lunian, qui seul connaît le prix et les droits de la vertu!….» Alphonaponor embrassa le personnage, qui trouva cet embrassement plus grand que son bienfait; le noble orgueil de l'homme ne s'éteignant jamais en lui dans quelque situation qu'il se trouve, comme ce dernier venait de l'annoncer.

Alors Éléonore descendit, et elle se montra au lunian les larmes de l'admiration dans les yeux. Elle avait été témoin de sa bienfaisante action, d'une fenêtre où elle s'était mise. Elle félicita, avec allégresse, Alphonaponor, et fit voir, ainsi, que la femme la plus frivole est souvent encline aux plus grands actes de vertu. Alphonaponor l'observa: il offrit un hommage nouveau aux femmes françaises, et il fit connaître ses espérances sur elles, en disant à Éléonore: «Je vois dans vos yeux le signe de la bienfaisance qui réside en votre âme; la sensibilité est son organe. Je ne doute plus que vous ne deveniez l'ornement de votre sexe. Que celles, parmi vos pareilles, qui portent dans leur sein un germe aussi heureux, sont à plaindre de ce qu'on ne frappe point plus souvent leur vue par l'exemple! Elles immoleraient alors la frivolité à l'auguste sentiment dont je parle; elles seraient la consolation des infortunés. Les fruits de la bienfaisance, offerts par la main d'une femme, douée des autres qualités de son sexe, de cette candeur aimable dont l'aspect excite la confiance, et de cette douceur, qui porte avec elle les délices pour l'âme des malheureux, sont inappréciables…. Femmes! s'écria-t-il, la nature semble vous avoir créées pour répandre les dons de la bienfaisance! L'homme, quel qu'il soit, ne peut parer, comme vous, son bienfait: Vous êtes égales à l'ange qui descendrait des cieux pour remplir ce sublime emploi!»

Le moment du départ était arrivé, et les éléphans étaient prêts, lorsque les littérateurs réunis envoyèrent un des leurs vers lui, pour l'inviter à une seconde conférence: leur dessein était de lui faire mieux expliquer son système d'analise….

Alphonaponor ayant répondu au littérateur qu'il partait à l'instant même, celui-ci lui demanda, au moins, un quart d'heure d'entretien, en lui observant qu'il ne lui ferait que deux questions, en se restreignant. «Comme elles divisent, dit-il, nos écrivains; c'est nous servir que de nous faire connaître votre opinion raisonnée.»

Le littérateur, étant le même qui avait pris la parole dans l'assemblée des savans, et qui avait inspiré de l'intérêt au lunian, ce dernier consentit à suspendre d'une demie heure son départ, et il l'engagea à être court.

Le littérateur lui dit alors: «Quelle est la borne qu'on oppose au langage dans votre planete? Est-il permis à l'écrivain de donner des acceptions aux mots à son gré? Enfin, quelle est la barrière où l'on doit s'arrêter à l'égard de la poésie? Il voulut savoir encore si les savans de la Lune pensaient qu'on put juger l'expression par sentiment.»