«Ce que vous me demandez, répondit Alphonaponor, serait le sujet d'un ouvrage entier, dont je ne puis, même, vous faire entrevoir l'esquisse, devant partir sans délai. Je vous exposerai seulement quelques idées générales:»

L'usage de la langue est immuable chez nous, reprit-il. Si chaque écrivain voulait innover, nous ne pourrions nous entendre. Il faut que les changemens soient consacrés par les sociétés savantes, et qu'ils soient ensuite insérés dans les dictionnaires. Le lecteur peut connaître l'expression d'un terme, en y ayant recours, et apprécier les innovations: sans cela il ne conçoit point ce qu'il lit ou ce qu'il entend; et il ne peut s'amuser ni s'instruire. Celui qui ne remplirait pas ce but, serait réputé, par nous, hors de la ligne de l'art et de la raison, et il serait suppose écrire pour les habitans d'une autre planete. Je m'étonne de votre question. N'avez-vous pas des écrivains qui vous ayent servi de guides en tous les tems? Homère, Euripide, Platon, etc., parlaient le grec ordinaire, et se faisaient entendre. Ils ne cherchaient le sublime que dans la pensée et l'image, où il réside principalement. Ils s'attachaient à la noblesse dans l'expression; mais cette expression était celle de tous. La noblesse ne se trouvait que dans le choix des mots, les plus propres aux pensées et les plus harmonieux. La variété était dans les tours de l'expression; mais jamais dans le changement des mots. Ils choisissaient les plus pompeux pour peindre les sentimens nobles, ou retracer les richesses de la nature; et, dans les sujets simples, ils prenaient les termes analogues. Si nous souffrons quelqu'innovation dans l'expression, il faut qu'elle ait tant de clarté, qu'elle s'adapte si bien à l'ancien tour, ou au terme vulgaire et correspondant, qu'on n'ait pas besoin d'elle pour comprendre l'ouvrage. Nous n'en tolérerions pas beaucoup dans un écrit, parce que nous serions sûrs qu'elles y sèmeraient la confusion. D'ailleurs, pourquoi chercher la nouveauté dans les mots? Terrestriens! Vous vous attacherez donc toujours à l'écorce?… Le sublime ne peut naître de l'expression. Je le répète; il est dans la pensée, dans les sentimens et dans l'image. Si vous tendez à étonner, développez à grands traits les passions: trouvez cette force de sentimens qui entraîne, et montrez les grands tableaux de la nature. Si vous n'avez pour vous que des mots, vous ne ferez qu'amuser un instant…. L'expression est, dans un ouvrage, ce que les pierres précieuses, qui entourent un cadran de pendule sont à la pendule elle-même. Elles peuvent orner le cadran; mais l'ornement du cadran n'est-il pas un simple accessoire, et la pendule en sera-t-elle moins une pendule, et moins utile? Les mots, et surtout les nouveaux, peuvent être comparés aux couleurs exaltées, qu'on découvre, ça et là, dans un tableau; qui frappent la vue par leur éclat; mais qui ne sont pas en harmonie avec les autres nuances, et qui déparent entièrement le tableau, parce qu'elles détruisent cette harmonie, source unique du beau. Si vous ne voyez que l'expression dans un écrit, vous ressemblerez à ceux qui ne regardent que l'éclat des couleurs bizarres dont je viens de parler, et qui négligent de voir si le dessin du tableau est correct; si le sentiment qu'on a voulu peindre est exprimé; et qui n'envisagent point qu'il y a un grotesque jusques dans le coloris. Tous les arts ont un même type; c'est la nature: et ils concordent tous.

Quant à votre demande, si on peut juger l'expression, par sentiment, j'avoue qu'elle m'étonne encore. L'ame est bien l'organe de toutes les facultés; mais ce ne peut être ni la raison ni le sentiment qui jugent un ouvrage sous le rapport des mots. Tout homme, le pâtre le plus ignorant, peut apprécier un trait relatif aux sensations; mais non juger les termes du langage qui tiennent à des principes étrangers au moral, puisqu'ils sont l'effet d'une convention sociale. L'art qui est l'oeuvre de la comparaison, et qui a pour but l'application à la nature, est, selon nous, la seule règle. Si l'ame ou l'esprit pouvait juger l'expression, il s'ensuivrait que tous les hommes, le pâtre même, parleraient aussi bien que le savant, et pourraient prononcer sur le style comme ce dernier; parce qu'un pâtre porte en lui les mobiles du sentiment, et le jugement propre à remplir, dans ce cas, ces objets.»

Le littérateur lui dit alors: «vous avez avancé dans votre conférence avec nous, qu'un passage qui développe un noeud ou esquisse un caractère, demande plus de génie que vingt descriptions. Comme vous n'avez pas appuyé votre assertion par des raisonnemens, permettez que je vous interroge à cet égard.

Ce que je dis n'exige de vous qu'un moment de réflexion, pour que vous en soyez convaincu. Il ne faut qu'avoir des yeux et de l'attention pour décrire au physique. Mais les yeux de l'ame voient difficilement, cela est hors de doute; car nous apprécions avec plus de difficulté un objet moral qu'un objet physique. Si ce que je dis n'était point, nous découvririons le but d'un ambitieux ou d'un fripon, aussi vite que nous appercevons une montagne. Ceux qui veulent sonder l'abîme du coeur humain, ont besoin de la lumière de la raison et du jugement pour y parvenir; et il faut posséder pleinement ces facultés pour voir un caractère dans son ensemble…. Quant au noeud, il faut que le génie dirige celui qui le forme. Le noeud suppose la création, puisqu'il offre un incident indépendant d'aucune connaissance reçue. Il n'est lié à l'art que par ce qui a rapport à la manière dont il est formé, ou, autrement, par le précepte de l'organisation. Pour la description, il ne faut qu'observer, avoir l'attention de rassembler toutes les parties éparses d'un tableau, et les réunir. La comparaison sert à celui qui décrit à les mettre à leur place, en imitant la nature; donc ce dernier n'a besoin que de la réflexion et de l'art de peindre par les mots; c'est-à-dire, de choisir les couleurs propres à ce qu'il veut présenter. Je vois avec une surprise nouvelle que vous ayez pu confondre la création avec l'imitation. Rappelez-vous qu'Homère fit des descriptions; mais qu'il n'a reçu le titre de grand poëte, en Grèce, que par ses applications et ses grandes descriptions morales. La chaîne-d'or, les prières; enfin le plus sublime de son ouvrage, offrent ces images et ces grandes pensées. S'il n'avait dépeint que le choc des guerriers, les tempêtes, etc., et s'il n'avait su joindre à ces descriptions d'autres tableaux de création, il n'aurait été que versificateur, parce qu'il n'aurait qu'imité la nature.

A ces mots il se leva sans attendre la réplique du littérateur, et ayant rejoint ses amis, qui l'attendaient, il donna, pour monture, à Marouban le plus jeune de ses éléphans. Il monta, lui-même, avec Éléonore, sur l'autre; et, ayant attaché la dame à son corps avec une ceinture, ils gagnèrent à la hâte la grande place, où Alphonaponor ayant ordonné aux éléphans de retourner dans leur pays, ils prirent leur vol, aux yeux de nombre d'individus que la curiosité avait arrachés à la mollesse, et qui étaient accourus au bruit qui s'était fait dans la rue….

Les éléphans s'élevèrent avec majesté, et d'abord doucement; il fallait habituer Éléonore qui tremblait, de tous ses membres, derrière Alphonaponor. Lorsqu'elle fut à un quart de lieue de la terre, elle se montra plus hardie; et le lunian lui dit: «il n'y a que le premier pas qui coûte dans la carrière de l'audace.» Alors les deux animaux, à la voix de leur maître, pressèrent leur course. Paris ne leur parut bientôt que comme un point sur ce globe. Alphonaponor le fit remarquer à Eléonore, et lui dit: «Voilà à quoi se réduit la grandeur! Cette ville ne vous paraît qu'un grain de sable; bientôt la terre entière vous semblera de même. Vous jugerez alors que, malgré son orgueil, l'homme de toutes les planetes est rangé dans la classe des infiniment petits; et qu'il n'est rien d'essentiellement grand que l'immensité de celui qui l'a créé….» Paris disparut: la terre ne s'offrit bientôt plus à leur vue; et ils nagèrent dans l'espace sans bornes de l'éther.[9]

Notes:

[1] Nous ne connaissons point le motif qui fit regarder la Seine comme un ruisseau par le voyageur. Il est probable que cette rivière serait un fleuve dans sa planete, qui, ayant moins de surface, et par conséquent des montagnes moins hautes, doit présenter des émanations d'eau moins fortes que chez nous. Peut-être qu'il découvrit des fleuves plus considérables dans notre pays, et qu'il jugea que l'harmonie et l'utilité publique voudraient que la capitale fût située sur l'un d'eux.

[2] La découverte de l'abbé de l'Epée, démontre que l'art des signes peut être aussi utile à la société que la faculté de la parole.