Lecteur, si ne vous arrêtant point sur les choses utiles que dit et fait mon voyageur, si vous fixant seulement sur les accessoires, et oubliant vos jugemens passés, vous balanciez à regarder mon livre d'un oeil favorable, je mettrais sous vos yeux, pour vous décider, trois observations plus déterminantes; et qui sont devenues des maximes de l'art et de la morale. Je vous dirais, avec le Tasse, qui l'a répété, d'après les anciens les plus habiles à transmettre les leçons utiles aux hommes; qu'il faut emmieller les bords du vase amer. Je vous dirais avec les peintres, qu'il faut quelquefois montrer des plantes agréables sur les rochers: enfin je vous observerais, que l'expérience, plus forte que les raisonnemens, prouve qu'il faut des hochets aux enfans; et qu'avec les hochets on peut encore les instruire.
Malgré tout ce que je vous ai dit, lecteur, je crois entendre répéter autour de mon livre le mot niaiserie, si familier dans la bouche de certaines gens. Permettez qu'avant d'en venir à mon voyageur, nous discutions un peu sur ce mot, dont il me semble qu'on s'occupe trop lorsqu'il faut l'appliquer, et trop peu lorsqu'il faut l'analyser.
Le mot de niaiserie est, sans-doute, dans l'acception qu'on lui donne depuis long-tems, synonime de sottise; et la sottise annonce dans l'objet auquel on l'applique, soit personne, soit écrit, l'absence du jugement et de la raison. Il ne peut pas être applicable à l'ignorance des usages du monde; car ce terme ne serait plus offensant, et ne porterait point atteinte à l'opinion d'un homme ni à son écrit. Le cercle de la raison, vous le pensez comme moi, n'est pas circonscrit dans le cercle du monde: on peut être éclairé, sage, et même grand, sans connaître ses préjugés, son ton, ses modes, sa politique sociale, ses manies, etc…. Eh! comment pouvoir faire l'application de ce mot au particulier, lorsque tout, sur la terre, est réputé niaiserie au général. Lecteur, veuillez-bien me suivre un instant; vous serez convaincu, lorsque vous aurez envisagé le tableau que je vais mettre sous vos yeux; et où vous, moi et tous nos pareils allons figurer; car tous les hommes de l'univers se traitent mutuellement de niais…. Commençons par nous, et voyons nos grands écrivains, prenant les couleurs des mains des voyageurs, ou autres personnages étrangers, comme Usbeck, Zadig, etc., y tracer les premiers traits.
N'ont-ils pas appelé des niaiseries, nos bals masqués, nos félicitations du jour de l'an; nos visites d'étiquette, les discours de nos sociétés, les soins de nos petits maîtres et de nos petites maîtresses à ne pomponer et à s'admirer sans cesse, en disant que tout ce qui ne tient pas au coeur, qui contraint notre volonté, et contrarie le bon sens, est une niaiserie? N'ont-ils pas donné le même nom à notre amour désordonné pour la mode et le faste, en faisant entrevoir qu'on est véritablement niais, lorsqu'on sacrifie sa fortune, sa vertu et les plus doux biens de la vie, qui naissent de la simplicité, à ces penchans, dont on ne recueille pour fruit, que l'ennui ou le dégoût? N'ont-ils pas mis au rang des niaiseries mille autres pratiques et usages dont je ne parle point; car je vous lasserais, lecteur?…. Venons aux nations qui ne nous ont sans-doute pas épargné le titre dont nous parlons.
Les Turcs ne nous traitent-ils pas de niais en nous voyant costumés comme on le serait sous l'équateur, et en envisageant que nous habitons un climat humide et froid assez souvent, quoique sous la Zone tempérée? Les Italiens, et les Espagnols n'emploient-ils pas ce terme en voyant la complaisance extrême des maris français pour leurs femmes? Les anglais ne traitent-ils pas de niaiseries nos calembourgs, nos charades, et les sarcasmes de quelques-uns de nos écrivains, en disant qu'ils n'ont aucun but et aucun sens, etc. etc.?
Ne regardez-vous pas, à votre tour, comme des niais les Espagnols, lorsqu'ils passent les nuits sous les fenêtres de leurs maîtresses, auxquelles ils ne peuvent toucher le bout du doigt? les Italiens, lorsqu'ils livrent leurs femmes à d'aimables Sigisbés? les Allemands, lorsque vous les voyez entêtés; soit de la supériorité qu'ils croyent avoir dans les armes, ou ceux d'entr'eux qui, oubliant leur fortune, et fuyant les plaisirs, ne s'occupent que de leurs quartiers de noblesse, et qui regardent le cabinet où sont leurs illustres parchemins, comme s'il contenait les mines de Mancos et du Potosi? N'avez-vous pas traité de niais les Turcs, lorsqu'ils croyent être agréables à Dieu en faisant pirouetter les Derviches dans leurs mosquées? les Russes, lorsqu'ils se persuadent qu'en marchant sous la bannière de St. Nicolas ils seront à l'abri de la mort? N'avez-vous pas donné ce titre aux Lapons, lorsqu'ils prêtent leurs femmes aux voyageurs; ce que je n'affirme point malgré les assertions de plusieurs d'entr'eux? N'avez-vous pas fait l'apostrophe de niais aux Indiens, lorsqu'ils mettent en relique la bouze de vache? sans parler des extases, tourmens volontaires, etc., dont les faquirs, les talapoins, les bonzes, etc., vous ont offert le tableau…. N'avez-vous pas mis dès long-tems au rang des niais les Egyptiens, qui voyaient leurs Dieux dans leurs porreaux? les Juifs, parce qu'ils regardaient le porc comme immonde? les prêtres grecs qui croyaient trouver l'antre du destin dans le ventre de leurs victimes? Nous rapprochant de notre tems, n'avez-vous pas traités de tels, ces chevaliers des 12., 13. et 14mes. siècles, qui juraient un amour éternel à leurs belles, se faisaient tuer pour elles, et sans leur demander jamais le dernier prix de l'amour?
Je ne finirais pas, lecteur, si je vous retraçais tous ceux que nos grands hommes et nous, nommâmes niais sur la terre, et tous les traits de niaiserie qu'on nous prêta. Je dois, avant de terminer sur l'article de la niaiserie, vous dire mon opinion sur l'application du mot qui m'a entraîné si loin. Je crois que le véritable niais est celui qui pense savoir ce qu'il ne sait point, qui, osant affirmer avec audace, et d'après lui-même, lève comme l'insecte son dard contre le soleil, que représente la raison; et je crois que celui-là est seulement affranchi du titre de niais, qui suit la loi de la nature, de la Vérité, et montre aux hommes leurs bienfaits et leur but.
«Voilà un avant-propos sur un ton bien gai, s'écrieront quelques lecteurs sévères, tandis que le voyage est sérieux au fond, et offre des discussions de systême….» Mais quel rapport a l'avant-propos avec l'ouvrage? L'écrivain doit-il être toujours associé au héros? Distinguez-les donc une fois, pour toutes, lecteur; c'est une des mesures les plus essentielles pour bien juger. On peut excuser la préface, et condamner l'ouvrage; et l'on peut blâmer l'ouvrage, et applaudir au but de l'écrivain, ainsi qu'au ton de la préface. En ne considérant que l'écrivain, vous vous exposez à être entraîné par la prévention, et à porter, malgré vous-même, un jugement équivoque; l'homme étant, peut-être, aussi esclave de la prévention que de l'orgueil, ce qui est pousser l'argument jusqu'au période…. Lecteur, conduisez-vous envers les écrivains de bonne foi, et qui vous disent la vérité, même en s'égayant, comme un père qui laisse folâtrer son fils, à son gré, pourvu qu'il remplisse son devoir. D'ailleurs, pourquoi chercherais-je à justifier auprès de vous le ton de mon avant-propos? Ne sais-je pas, à mes propres dépens peut-être, que vous vous attachez généralement, et avec propension, aux ouvrages qui portent le caractère de la gaieté? Enfin n'êtes-vous pas Français? Je suis convaincu que Gilblas et Don-Quichotte ont été cent fois plus lus, par vous, que Cleveland, Clarisse, et les autres romans sérieux…. Encore un coup, lecteur, attachez-vous au fond: envisagez les motifs de l'écrivain plus que le ton qu'il prend, et la manière dont il s'exprime; pourvu que ce ton soit autorisé par l'art, et que sa manière de s'exprimer soit analogue aux principes de cet art, et à ceux du langage. Voyez, enfin sous les touffes de éphémères; si je puis leur comparer les tons du discours et les nuances de l'expression, quelques fruits salutaires, vers lesquels leur éclat séducteur ou leur aspect bizarre vous attire.
VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE
Le grand et sage monarque du petit satellite de la terre, voulant connaître à fond notre planete, avait envoyé dès long-tems des ambassadeurs pour observer ses moeurs, ses loix, son ambition, ses forces, etc; et, pour pouvoir se mettre en mesure, dans le cas où les deux globes se rapprocheraient, par une des révolutions qui se font quelquefois dans le ciel, non à l'égard des grands astres, car un seul ne pourrait être dérangé sans que l'harmonie générale fut ébranlée, que l'équilibre fut rompu, et qu'il n'y eût peut-être un bouleversement général; mais, dans les planetes, et sur-tout dans leurs satellites. Ses savans avaient découvert une certaine inclinaison dans l'axe de la terre où ils l'avaient cru; car, en fait d'astronomie et de physique, les savans de tout l'univers me paraissent être sujets à s'égarer. J'en appelle aux nôtres qui, à coup sûr, ne nous ont pas toujours dit la vérité, même dans leurs mémoires présentés à l'académie.