Le roi de la Lune avait appris que les habitans de la terre, quoique moins grands et moins forts que ceux de sa planete, aimaient le trouble et les chocs; que, s'étant persuadés que l'univers a été fait pour eux, ils le conquièrent en imagination, et qu'ils tâcheraient de ranger sous leur joug tous ceux que le malheur mettrait en butte à leur ambition et à leur extravagance. Il avait voulu se prémunir contre ceux-ci, dans le cas où, la force attractive dominant sur la repressive, le satellite se précipiterait sur la planete.

Alphonaponor, le même qui va figurer dans notre voyage, avait déjà fait une course sur ce globe; et n'avait parcouru que sa partie orientale, alors seulement peuplée et policée; car il avait fait son voyage il y a deux mille ans…. Comment deux mille ans! s'écrie le lecteur; les habitans de la Lune ont-ils une si longue existence? D'où peut provenir cet écart de la nature? N'est-elle pas un satellite de la terre? Les habitans de celle-ci ne doivent-ils pas avoir plus de droits? S'ils ne vivent qu'un siècle, ceux de la Lune ne devraient pas exister un demi lustre; la terre étant neuf cent fois plus grosse que son satellite? … Suspendez votre décision, lecteur: Alphonaponor répondra bientôt à votre question, et vous verrez combien l'esprit d'analyse est nécessaire lorsqu'on veut porter un jugement solide….

Le roi de la Lune était donc prémuni contre les peuples qui habitaient la terre il y a deux mille années. Il connaissait l'ambition effrénée des Romains, et la politique des Grecs, ainsi que leurs vaines idées sur la gloire dans les derniers tems de leur empire. Mais il voyait que cela ne pouvait lui servir pour les siècles présens, ayant appris qu'il s'était fait de grandes révolutions sur ce globe. Il n'aimait pas à laisser sortir ses sujets de son empire, de peur qu'ils n'y revinssent moins bons, et qu'ils y portassent les vices des habitons de la terre ou des autres planetes, comme cela arrive aux trois-quarts de ceux qui s'éloignent de leur pays. Cependant, maîtrisé par sa politique, il se vit forcé d'employer la mesure des voyageurs, dont la plupart vont chez les peuples, en pénétrant dans leur sein comme l'Ichneumon d'Egypte pénètre dans celui du Crocodile; examinent les parties faibles de leur constitution, et sont le plus souvent la cause de leur perte. Né Franc, et guidé par une morale saine; il pensait que ce n'était pas agir d'une manière loyale. En se décidant, il n'employa point la tactique commune aux rois, de charger leurs agens d'intriguer, et de miner sourdement le corps des nations qui leur donnent l'hospitalité, qui les reçoivent en amis, et souvent les comblent d'honneurs dans l'instant où elles devraient se méfier d'eux et les bannir de leurs états.

Les instructions qu'il donna à Alphonaponor, furent simples. «Observe, lui dit-il, l'état de la terre, en jettant sur ses nations un coup-d'oeil. Apprécie leurs moeurs, et leur degré de force: quant à leur politique, je ne veux point que tu te jetes dans ce dédale bourbeux et sans fond. Je me confie à ton jugement. D'après tes observations, j'établirai le systême qui doit être notre égide, dans le cas où un jour la révolution planétaire que je redoute s'effectuerait.» Alors il embrassa Alphonaponor, car les rois de la Lune sont assez grands pour embrasser leurs sujets, qu'ils regardent quelquefois au-dessus d'eux, et le congédia.

Avant de suivre le voyageur dans les préparatifs de son voyage, faisons une petite digression: elle doit contenir l'éloge du roi de la Lune. Sa politique est sage; il veut connaître ce qui se passe autour de lui; cela est dans l'ordre. De l'observation, comme cela a été dit ailleurs, naît la comparaison, et la comparaison amène la transformation favorable. C'est parce qu'on n'a pas su observer et comparer qu'on est tombé sur la terre dans tant d'écarts. Une nation ou un homme qui ne possède pas ces deux facultés, ressemble à l'âne qui va au moulin; qui ne pense qu'au sac qu'il a sur le dos; et qui voyant l'ânier comme son seul maître, reçoit humblement, et d'une ame résignée, les coups de bâton que ne lui épargne pas ce dernier. Si l'âne observait et comparait, il saurait que l'ânier n'a pas plus de droit à les lui distribuer, que lui à lancer des ruades à ce premier…. La politique du roi de la Lune est encore intéressante et noble, parce qu'il ne fait point d'un ambassadeur un espion, comme tant d'autres l'ont fait.

Alphonaponor est bientôt prêt à se mettre en route. Il fait seller deux éléphans aîlés qui lui ont servi dans ses divers voyages, et dont la race se trouve dans sa planete…. Des éléphans aîlés! … Pourquoi pas? Qui peut voir les bornes du pouvoir de la nature? Qui peut assurer qu'elle a épuisé toutes ses ressources pour la terre? Savons-nous si dans les divers mondes habités, elle n'a point créé des hommes qui portent des sens assez forts pour résister des millions de siècles à l'atteinte du tems? … Pauvres insensés, nous n'avons vu la nature qu'à travers un microscope, et nous voulons limiter sa puissance!….

Le but d'Alphonaponor en choisissant les éléphans, préférablement à nombre d'autres quadrupèdes aîlés qui se trouvent dans la Lune, était d'avoir avec lui des êtres doués de la force, et sur-tout de l'intelligence; car dans la Lune, comme chez nous, ces animaux attirent l'admiration par cette dernière faculté, qu'ils portent à un tel point qu'elle égale celle de l'homme pour ce qui concerne leurs besoins; et dont le dévouement, la douceur et les autres qualités morales, qui tiennent à leur instinct, les élèvent quelquefois au-dessus de l'homme.

Il chargea l'un des deux de tout ce qu'il avait besoin dans son voyage, qui se réduisait à une cinquantaine de boisseaux de farine, à deux outres pleines de la plus belle eau, et à des vases pour abreuver ses éléphans; par bizarrerie; (est-il un seul être sorti du moule de l'humanité qui n'ait la sienne, dans quelque globe qu'il habite?) il se servait lui-même en route de la tasse que Diogène trouva avec tant de joie. Il prit en outre une cassette qui contenait quelques instrumens de mathématique, avec lesquels il voulait mesurer notre globe, car Alphonaponor était un habile physicien. Il se chargea enfin d'autres objets relatifs aux arts, qu'il voulait montrer aux habitans de la terre si, emportés par leur prévention ridicule, qu'il n'y a qu'eux qui connaissent le beau, ils osaient douter que les arts ne triomphent pas dans la Lune. Ce qui l'avait porté à prendre ces objets, et à faire ces réflexions, c'est que, dans son voyage en Orient, il avait vu les Egyptiens et les Grecs former le doute dont il parle. Il n'avait pu les convaincre, n'ayant pu le pressentir, et ne s'étant pas muni de preuves matérielles.

Enfin il monta gaiement sur l'un de ses quadrupèdes aîlés, à qui il n'avait point mis de bride. Lorsqu'ils ont déployé leurs aîles, qui ont plus de deux-cent pieds d'envergûre; il fallait au moins cela pour soutenir de si lourdes masses; il crie à droite ou à gauche: cela suffit à l'éléphant qui le porte; le second le suit avec la même docilité. Ces deux animaux auraient pu se laisser tomber, et lorsqu'ils auraient été à une lieue de la terre déployer tout-à-coup leurs aîles; le voyage aurait été fait plus vite, et Alphonaponor n'aurait été, d'après l'observation qu'on a faite de la chûte de la meule de moulin, qui n'est guère plus lourde qu'un éléphant, que de quelques heures en route. Les poulmons de ces animaux, ainsi que ceux du voyageur, auraient pu résister à la pression de l'air, même lorsqu'ils auraient trouvé l'horison épais de la terre. Mais Alphonaponor n'aimait pas les très-grands mouvemens, sachant qu'ils ne sont point naturels à l'homme de la Lune, non plus qu'à celui de notre planete. Il sait qu'il ne faut pas violenter la nature, et qu'une corde trop tendue, si elle ne casse éprouve au moins une forte distention. D'ailleurs, il voyageait en savant, et il voulait s'arrêter à point nommé pour observer. En outre, il voulait ménager ses éléphans, ne ressemblant pas aux voyageurs de la terre, qui s'amusent à crever leurs montures, dirigés par de bizarres caprices, et qui ne réfléchissent pas que les chevaux, mulets, chameaux, etc., dont on se sert sur ce globe, doivent être ménagés par eux, parce qu'ils leur sont utiles…. Il ordonna à ses éléphans de louvoyer, en formant des spirales dans l'éther, et ceux-ci lui obéirent en agitant leurs aîles….

Il ne s'endormit point comme font la plupart des gens qui voyagent, sur leurs montures ou dans leurs voitures; il l'aurait fait s'il eût été un bénédictin, un prélat de la Lune, un financier et même un académicien couronné…. Mais, dans la Lune, il n'y a point de moines ni de prélats comme il le fera entrevoir plus bas; et les financiers et les académiciens ne pourraient s'endormir sans honte, et sans être vivement réveillés par l'opinion…. Il avait quelque chose dans l'esprit et dans l'ame; et il savait que c'est un tems perdu pour la raison que celui du sommeil. Il s'occupa donc à méditer, non ce qu'il devait faire sur la terre; il n'avait qu'à se laisser aller à son bon sens pour cela: d'ailleurs, il aurait trouvé trop petit l'objet de sa méditation en ce moment: mais il s'arrêta sur les miracles de la nature, et sur la puissance et la bienfaisance de celui qui a enfanté l'oeuvre sublime qu'il avait sous ses regards; car l'immensité des globes infinis qui nagent dans l'espace était sous ses yeux.