On pense que l'élan d'un coup d'aîle de deux-cens pieds d'envergûre, et dirigé par un animal aussi fort que l'éléphant, devait embrasser un grand espace, et qu'ils devaient fondre sur la terre avec trente fois plus d'activité que le plus grand condor; aussi les éléphans descendaient très-rapidement. Ils firent halte une seule fois: pour cela ils mirent en cape, en laissant leurs aîles immobiles et étendues; et, pendant ce repos, ils reçurent quelques morceaux de pâte de la main de leur maître qui n'eut pas besoin de se déranger pour cette opération, non plus que pour leur donner à boire, les éléphans se servant de leurs trompes aussi bien que l'homme de ses mains. Enfin ils arrivèrent à deux cent lieues de la surface de la terre, où Alphonaponor leur ordonna de rester de nouveau en station…. Là il voulait observer la planete sur laquelle il descendait: il voulait voir si la physionomie de ses habitans avait changé depuis qu'il s'y était porté; et il pensait, sans avoir besoin de parcourir, en entier, les marais, les sables et les sentiers des rochers qui couvrent sa surface, pouvoir apprécier ainsi en partie leur caractère. Alphonaponor était un grand physionomiste, et il ne s'était jamais trompé sur ceux dont il avait jugé le caractère et l'humeur d'après les signes extérieurs…. Oh! qu'il serait à désirer que le talent d'Alphonaponor fut connu sur la terre!…. Alphonaponor! si tu pouvais l'y introduire, tu lui donnerais plus que le Potosi. Le Pérou, le Gange, le Mexique et les deux continens réunis, n'offriraient pas assez de trésors pour les déposer à tes pieds…. Quelle couronne ne mériterait pas celui qui nous apprendrait à distinguer l'hypocrisie de la vérité, la bonne foi de la perfidie et l'amitié de l'indifférence! Humanité, tu aurais tout acquis!…. Que dis-je? respectons l'oeuvre de la nature: nés vicieux, ou du moins élevés au sein des vices et des préjugés, qui ont désorganisé nos ames, nous ressemblerions aux bêtes féroces: lorsque tout masque serait enlevé, il n'existerait plus de digue, et nous nous dévorerions tous.
Enfin il prit un de ses télescopes qui portait à plus de deux cent lieues, les lunetiers de son globe ayant surpassé ceux de la terre.
Il le braqua sur la planète et sur l'hémisphère septentrional, étant parti de la Lune à l'époque où elle était en conjonction avec lui. Tout-à-coup il apperçut un pays, dont il examina la position, et qu'il reconnut, en se retraçant ses anciennes observations, pour l'Asie-Mineure.
D'un coup-d'oeil, il s'apperçut que ces vastes régions avaient changé de maîtres; de lois et d'usages, en contemplant l'aspect de ses habitans, qu'il jugea réduits au plus vil esclavage. Il n'arrêta point sa vue sur Bizance, qu'il jugea, encore avec raison, être la capitale de l'empire du despotisme, et il chercha l'Hellespont. Bientôt il détourna ses yeux en découvrant la Grèce qu'il ne reconnut qu'à sa position, et il soupira en se retraçant l'ancienne gloire de cet empire dont il ne retrouvait pas un seul monument….
Il étendit sa vue sur l'Italie; et ne vit en elle que l'ombre de ce pays. Il se dit, en voyant la transformation totale de la Grèce et du Latium: «Voilà où ont amenée l'ambition et l'amour de la guerre! Les Grecs et les Romains éclipsèrent toutes les nations de ce globe; ces derniers les tinrent presque toutes sous leur joug; ils crurent éterniser leur empire…. Césars, que ne pouvez-vous reparaître! Quelle ne serait pas votre honte, en voyant les effets de votre faux systême!» L'avilissement et l'impuissance qui naît de lui; semblent avoir anéanti à jamais, en ces lieux, le germe de toute grandeur….
Il cessa ses réflexions; et, tournant le télescope vers la partie septentrionale de l'Europe, il apperçoit de nombreuses armées couvrant son territoire, et s'étendant au dehors. Il entrevoit par-tout les signes de son industrie. Jettant un coup-d'oeil sur les divers états, il pensa que c'étaitent les nations qu'il découvrait, qu'il devait connaître. «Ce petit coin de la terre, dit-il, me paroit aujourd'hui le seul peuplé, et le seul redoutable. Observant quel est de ces états le plus transcendant, il juge que c'est la France; et, appercevant sa capitale, il se décide à descendre en son sein, après avoir souri en envisageant la position où elle se trouve,[1] et en voyant le ruisseau qui la traverse qu'il distinguait aussi aisément que s'il l'eût observé du haut du Pont-Neuf…. Enfin il ordonne à ses éléphans de s'abaisser vers la France qu'il leur montre. Il quitte sa position tranquille, après avoir renfermé son télescope, et descend rapidement sur ce pays.
Il entre bientôt dans l'horison de la terre, où il est prêt à suffoquer, trouvant l'air plus dense, plus méphitique que dans celui de l'horison de la Lune, comme cela lui était arrivé dans son premier voyage. Cependant il en est quitte pour trois ou quatre éclats de toux, ainsi que ses éléphans. Enfin il découvre Paris avec sa vue, et il ordonne à ses éléphans de ne pas descendre sur la Cité: il craint de porter l'épouvante dans les esprits, et qu'on ne le prenne pour un démon malfaisant; ayant eu occasion autrefois de juger, combien les habitans de la terre sont enclins aux préjugés, aux superstitions, et à voir des choses surnaturelles dans les événemens les plus simples et les plus ordinaires…. Ce n'est pas une crainte personnelle qui le dirige en agissant ainsi: Alphonaponor est sage; et le sage ne redoute rien que la honte de lui-même et le cri de sa conscience…. Les éléphans qui devinent ses motifs, se hâtent d'exécuter son voeu.
Pendant qu'ils traversaient ce court espace, il pensa comment il se conduirait si les peuples chez lesquels il descendait étaient inhospitaliers, et comment, dans ce cas, il vivrait parmi eux. Il se dit que s'ils étaient barbares, il saurait bien leur échaper avec ses éléphans: quant à ses besoins, il réfléchit qu'il camperait s'ils lui refusaient un asile. Il vit qu'il avait pour un mois de vivres avec lui, et qu'à tout événement, il remonterait à la hâte vers la Lune, ou chercherait d'autres pays.
Enfin ils prennent terre à deux lieues de Paris, et sont accueillis par nombre de villageois, qui, se persuadant que ce qu'ils voyaient étaient des ballons et non des êtres animés, étaient accourus pour féliciter les voyageurs, qu'ils prenaient pour des habitans de leur globe, et qui restent dans un étonnement stupide et mêlé de terreur lorsqu'ils voyent que la monture du voyageur est un véritable éléphant…. Ils sont près de crier au miracle et de s'agenouiller devant lui, lorsqu'Alphonaponor leur fait entendre par signes, car il ne parlait point la langue, comme Micromégas, par science infuse, qu'il était homme comme eux, connaissant parfaitement l'art des signes, qui n'est pas tout-à-fait inutile comme on l'a cru si sottement autrefois,[2] leur fit concevoir qu'il venait de son pays, c'est-à-dire de la Lune.
Bientôt il exerça son talent de physionomiste, et il ne vit rien sur la figure de ceux qui l'environnaient qui annonçât la barbarie. Il s'avança, en perçant le groupe des villageois qui l'entouraient, vers une hôtellerie qu'il apperçut, et où il voulut éprouver si ce peuple était hospitalier: cette observation lui était nécessaire avant d'entrée dans la capitale. Il savait qu'un seul homme pris dans le coin d'un empire, à quelques modifications près, qui tiennent aux usages et au climat, ressemble à la masse de la nation.